J’suis calibrée, j’lis pas de bouquins

J’suis calibrée, j’lis pas de bouquins

Autobiographie langagière

Le français est ma langue maternelle, la langue avec laquelle je suis le plus à l’aise, avec laquelle je communique sans réfléchir, rêve, pense et agis. Depuis toute petite, j’entends parler cet idiome autour de moià l’école, à la maison, à l’extérieur, dans la rue…

Même si depuis ma naissance et jusqu’à aujourd’hui, je suis imprégnée de cette langue, je n’ai toujours pas le sentiment de la maîtriser totalement. Lorsque je parle et surtout lors de situations formelles. C’est-à-dire, là où l’on attend de moi que j’utilise un bon français par exemple à un rendez-vous ou en entretien, je me questionne très souvent sur les accords des verbes, sur les structures de phrases ou bien sur la signification de certains mots. J’ai l’impression de manquer de vocabulaire, cela ne m’arrive jamais quand je parle le français que j’appelle « non standard », c’est enfaite le français du quotidien, plus populaire.

Par exemple, j’ai le souvenir de cours au collège et au lycée, où les professeurs utilisaient parfois des mots que je ne connaissais pas du tout et j’avais très souvent l’impression d’être la seule dans ce cas puisqu’autour de moi tout le monde comprenait. Jamais, je n’ai osé demandé la signification de peur d’être jugée par les autres. Mes parents me disaient toujours qu’il n’y avait aucune honte à poser des questions, que c’était comme cela que j’allais progresser mais une fois en classe je hochais la tête et faisais semblant de comprendre.

Ce qu’il y a de contradictoire dans mon comportement est le fait que ce type de situation me mettait mal à l’aise, et pourtant, quand je rentrais chez moi, je n’allais pas chercher la définition. Je n’avais pas cette curiosité, comme si finalement cela m’importait peu et ne m’apparaissait pas comme suffisamment important pour que je prenne du temps afin d’en apprendre davantage. Encore aujourd’hui, je ne vais chercher que très rarement de nouveaux mots dans le dictionnaire alors même que je suis parfaitement consciente du caractère handicapant que cela peut induire.

Au-delà de toutes ces petites difficultés que je rencontre au quotidien, mon problème majeur avec le français est l’orthographe. J’utilise le terme « problème » pour caractériser ce manquement parce que aujourd’hui, l’orthographe fait partie des critères discriminants de la langue. En effet, ne pas savoir écrire correctement le français surtout quand il s’agit de sa langue maternelle est un marqueur social très important. Celui-ci peut être très souvent associé à un manque d’éducation et à une insuffisance de lecture. Effectivement, plus jeune, je n’aimais pas lire, je trouvais cela ennuyeux, long, je pensais cette activité réservée aux « adultes ». Je ne comprenais absolument pas comment certaines personnes pouvaient considérer la lecture comme un divertissement. Je ne lisais jamais, au collège je m’arrangeais toujours pour trouver des résumés ou des films sur les livres qu’on devait lire. Ce n’est que très récemment, à mon entrée à l’université que j’ai pris goût à la lecture. Au

départ j’empruntais des livres à la bibliothèque universitaire pour pouvoir suivre mes différents cours. Puis, petit à petit, j’y allais de moi même comme si tout à coup tout devenait intéressant à mes yeux. ( C’est d’ailleurs la preuve que les études que j’ai choisi me plaisent ! )

Petite, à l’école élémentaire, je me souviens que les dictées étaient source d’angoisse pour moi. Tous ces mots qu’on devait écrire successivement entre deux tirets, toutes ces lettres que l’on ne prononçait pas, pourtant présentes à l’écrit, autant d’éléments qui me posaient problème. La dictée est un exercice fondamental et comme j’avais de grandes lacunes, les dimanches après-midi, ma mère essayait tant bien que mal de m’entraîner. Très souvent, pour ne pas dire à chaque fois, cela se terminait en pleurs, j’avais un réel blocage. Je n’arrivais pas à retenir les règles de grammaire, notamment celles des accords avec l’auxiliaire avoir, aujourd’hui encore avec ma mère on se pose la question de son utilisation. Avec l’auxiliaire avoir, je n’accorde pas sauf quand le sujet est placé avant … ou non c’est peut-être le COD… Enfin bon, c’est une prise de tête monstre et je finis toujours par chercher la règle sur internet. Impossible de la retenir plus d’une heure et demi.

Lorsque l’on me rendait mes copies de dictées, je n’étais même plus étonnée de recevoir des zéros, un, parfois deux, c’était devenu normal et j’avais perdu espoir, je me disais toujours que jamais je ne pourrais écrire sans fautes d’orthographe. Cependant, après de nombreuses lectures et après m’être entraînée pendant des années, je remarquais une amélioration. Je faisais moins de fautes, les accords venaient plus naturellement mais je ne me sentais toujours pas à l’aise à l’écrit pour autant. Jusqu’à présent, quand je dois écrire au tableau ou rédiger des papiers administratifs, un stress m’envahit, j’ai peur de me ridiculiser devant tout le monde. J’ai honte. Il y a à peine un mois, je suis allée à un rendez- vous chez mon banquier, accompagnée de ma mère et de ma soeur. Ce dernier m’a demandé d’écrire un papier administratif sous sa dictée. Là, je me sentais vraiment très mal, j’ai même commencé à trembler. Alors j’ai préféré en rire pour camoufler un peu cette peur qui m’envahissait, je lui ai dit : doucement s’il vous plait, je suis un peu gauche en orthographe, tout le monde a ri. Au fur et à mesure qu’il me dictait ce que je devais écrire, je chuchotais à ma soeur : Est-ce-que y ‘a deux s là ? J’accorde ici ou pas ?

Grâce à mon cours du premier semestre sur le français standard et non standard, j’ai compris que mes grandes difficultés à l’écrit pouvaient s’expliquer par l’important décalage entre le français oral et écrit. En effet, le caractère diglossique de la langue française entraine de nombreuses différences entre ses deux utilisations.

J’alterne très souvent entre les « deux français », mais, naturellement je suis plus orientée vers le français qu’on peut aussi appeler « non standard ». J’ai une certaine aisance à

passer d’un français à l’autre, mais il m’arrive de laisser certains signes de mon français populaire dans mes copies ou lors d’entretiens. Par exemple, les « du coup », « en vrai… »

Jusqu’à présent, je n’ai encore jamais senti que ma manière de m’exprimer m’avait fermé des portes. En général, on me corrige simplement, sans que cela ne me dérange réellement.
 Cette pratique du français est, je pense, due à mon environnement. Avec mon entourage, mes amis, je parle « le langage des jeunes » comme disent certains ou du moins, un français plus populaire. De la même manière, mes parents n’ont jamais parlé à la maison avec un français très soutenu bien que très correct quand même. En effet, je fais depuis petite la différence entre mon français et plus généralement ma connaissance des références classiques françaises et celles de mes cousines maternelles franco-américaine avec qui je passais tous mes étés.

Pourtant, mes cousines ont toujours vécu aux Etats-Unis, elles venaient simplement en France pendant les grandes vacances mais, elles connaissaient les grands auteurs, les musiciens, les oeuvres d’art plus que moi. J’avais l’impression qu’elles étaient beaucoup plus cultivées et à leur côté je me sentais un peu bête, je fuyais les conversations dès qu’elles prenaient un aspect un peu trop « intellectuel » à mon goût . Plus tard, j’ai compris qu’elles n’étaient pas forcément plus cultivées ni plus intelligentes que moi mais simplement que l’on avait des cultures différentes. Nos visions du monde ainsi que nos connaissances n’étaient pas les mêmes. Par exemple, leur mère est aujourd’hui professeur de français dans une grande université aux Etats-Unis. Petites, elles allaient très souvent au musée, à l’opéra, voir des expositions… Mes cousines ont toutes les deux appris le piano et la danse classique. Finalement, en dehors de nos temps de classe, nos occupations étaient vraiment différentes. Mes parents n’ont ni l’un ni l’autre eu leur baccalauréat, ils sont ouvriers et employés. J’ai pour ma part, beaucoup moins de souvenirs de dimanches après-midi passés dans des musées ou théâtres que ce que l’on passait au parc, où on s’amusait dans la pataugeoire en plein coeur d’un quartier populaire de la ville de Rennes. On y passait des après-midi entiers à jouer au foot avec les voisins.

A la maison, on n’écoutait pas de la musique classique mais un mélange de musique chaâbi, de jazz et même du rap. Bref, c’était totalement un autre univers mais finalement, tout cela, c’est également de la culture même si j’en suis rendu compte beaucoup plus tard. Certes, cette dernière n’est pas valorisée à l’école et ne m’a pas beaucoup aidée dans mon parcours scolaire mais aujourd’hui j’en suis fière et j’essaie de l’utiliser comme une richesse. Aujourd’hui, je déplore le fait que la culture « classique » est la seule considérée comme légitime et reconnue par les institutions (école, faculté, monde du travail). Face à cela, la culture populaire est parfois reconnue mais pas tjrs légitimée. C’est comme si un rapport de domination s’exerçait. Par exemple, quelqu’un ayant une culture « classique française » bien étoffée sans culture populaire en plus, ne va pas forcément ressentir un manque. Au

contraire, si une autre personne n’a que sa culture populaire cela pourrait accroître ses difficultés d’insertion au sien de la société.

Pour ma part, cette écriture d’autobiographie langagière me permet de pouvoir mettre des mots sur des ressentis jamais exprimés jusqu’à présent. C’est également la première fois où je sens que ma culture peut être valorisée.

Je me suis un peu écartée de mon sujet initial alors, je reprends.

En fonction du contexte où je me trouve, je dois prêter attention à ce que je dis et à ce que je laisse paraître. Cette concentration est parfois fatigante car elle donne l’impression de toujours devoir penser à la forme et aux mots que j’utilise. Je trouve que cela peut retirer de la spontanéité à un discours. Comme si je devais obligatoirement filtrer ce qu’il y a dans ma tête avant de pourvoir le dire à haute voix.

Je pense que ce sentiment est en parti dû à ce que j’évoquais précédemment : le manque de vocabulaire. Il est clair que lorsque l’on se sent limité par les mots, il est plus facile de se taire. C’est d’ailleurs pour cela que lorsque je suis entourée de personnes utilisant le français standard nettement mieux que moi, je suis beaucoup moins bavarde, j’ai l’impression d’être décalée. Alors, je souris sans rien dire. Parfois quand j’y repense, je me dis que je dois avoir l’air stupide mais, tant pis, si je ne me sens pas à l’aise je préfère ne rien dire.

En général, je trouve que le français dit classique permet moins de transmettre des émotions ou des points de vue personnels. Peut-être les Français sont plus neutres dans leur manière de communiquer, il n’expriment que très peu leurs émotions avec leur visages et leurs mimiques. En français, l’intonation des phrases ne se transmettent que très peu à l’oral. A part pour les questions et quelques phrases exclamatives, les énoncés qui sont généralement produit ont une tonalité assez plate.

Je le compare avec la langue arabe, ma seconde langue qui a rythmé et rythme encore aujourd’hui ma vie, qui incite à parler fort, à beaucoup utiliser les gestes, les mimiques, qui possède de fortes tonalités, qui fait vibrer tout mon corps. Le français à côté est vide et c’est en cela que je dis qu’il est moins chargé en émotions. Je dis le français mais ce sont peut-être plutôt les Français qui ne transmettent pas leurs sentiments aussi facilement. Par exemple, étant petite en Algérie, dans la rue, beaucoup d’adultes venaient vers moi alors qu’ils ne me connaissaient pas du tout et me prenaient les joues en disant « zina, chebba… » ce qui signifie « belle, jolie », alors qu’en France personne ne dirait cela à quelqu’un dans la rue.

Je ne peux pas dire que je préfère l’arabe au français ou inversement, mais simplement que les deux langues construisent mon identité. C’est leur mélange qui fait que je suis moi : une jeune fille franco-algérienne qui jongle avec ses deux langues dont elle est fière. En effet, je les affectionne tout particulièrement, j’aime leurs sonorités et chacune va de pair avec un univers. Quand je pense au français, je vois ma mère et toute ma famille maternelle tandis que quand on me dit arabe j’imagine mon père, ma famille paternelle, mes vacances en Algérie…

Depuis toute petite j’apprends l’arabe. D’abord, chez moi, mon père me parlait le plus possible en arabe (enfin en dialecte algérien) pour que je m’imprègne de la langue. Déjà, à ce moment-là, je ne répondais qu’en français même si je comprenais exactement tout ce qu’il me disait. Je ne saurais pas comment l’expliquer mais jamais je n’ai trouvé l’aisance de la parler. Un blocage, un noeud dans ma gorge m’empêchaient d’énoncer les mots que je connaissais pourtant.

Ensuite, à 7 ans, j’ai commencé à prendre des cours d’arabe littéraire. C’était le samedi matin. Pour être totalement franche, c’était toujours assez difficile de se lever tôt en fin de semaine sachant que tous mes amis faisaient la grasse matinée. Mais je le faisais quand même, j’essayais de ne pas trop me poser de questions pour ne pas me décourager. Alors j’allais « à l’école arabe » comme je l’appelais. Je me souviens qu’une fois en cours, tous les autres élèves étaient comme moi, plus au moins enthousiastes de débuter leur samedi par des cours ! Mais finalement, quand on y était, on était content, on travaillait l’oral, l’écrit, la lecture, la compréhension…

Dans nos cours, il n’ y avait jamais d’enfants qui n’avaient au départ aucun contact avec cette langue. On avait tous au moins un parent qui parlait l’arabe ou un de ses dialectes. A cette époque-là, je ne comprenais pas pourquoi mon père m’incitait vraiment à prendre ces cours, pourquoi cela lui tenait autant à coeur. Il me disait que c’était ma langue autant que la sienne. Que c’était une part de ma double culture. Moi, je voyais cela autrement, plutôt comme une charge en plus de « l’école classique ».

Aujourd’hui, avec le recul, je regrette de ne pas avoir pris suffisamment au sérieux les cours que j’avais. J’aurais tellement aimé parler couramment cette langue pour ensuite pouvoir la transmettre à mes enfants. Mais, je compte bien me rattraper. Aujourd’hui, dès que je peux parler en arabe dans le contexte familial ou dans mon cercle d’amis proche avec qui je suis à l’aise je n’hésite plus, ça me fait du bien, ça me libère !

En primaire et pendant tout le collège, j’avais du mal à assumer cette autre langue que le français. J’étais dans un collège privé catholique et la majorité des élèves qui étaient avec moi n’avaient pas de seconde langue, je me sentais différente et quand on est au collège on veut être dans la normalité. J’étais gênée, peut être parce que si je disais que je connaissais

l’arabe, mes amis m’auraient demandé de leur apprendre des phrases alors que je ne me sentais pas légitime de le faire. Je n’ai jamais vraiment osé parler en arabe à cause de cette habitude que j’avais et que j’ai toujours de répondre en français.

Aussi, quand j’allais en Algérie chaque été, mes cousins parlaient tellement bien français que j’utilisais très peu l’arabe pour communiquer avec eux. Pourtant, quand j’étais plus jeune, toujours en Algérie, mes parents m’envoyaient très souvent faire les courses et là bien sûr je parlais arabe sans aucun souci, je n’étais pas encore bloquée par la honte. Je me rappelle seulement qu’en allant chez le boucher, je répétais dans ma tête le nom de la pièce de poulet que ma tante m’avait demandé d’acheter. Une fois, j’avais même oublié le nom en arrivant devant le vendeur, alors, j’ai du faire demi-tour, redemander puis revenir.

Petite, j’adorais chanter en français ou en arabe, cela me permettait de m’évader. J’avais notamment un livre de comptines intitulé A l’ombre de l’olivier. Il avait une valeur très symbolique puisqu’il s’est transmide générations en générations, d’abord il appartenait à ma grand-mère, puis à mes tantes, aujourd’hui il est entre mes mains. D’ailleurs, je compte bien le conserver pour le donner ensuite à mes enfants. Quand je chantais ces comptines avec les paroles que je connaissais par coeur sur le bout des doigts, mon père était toujours très ému. Les mots qui résonnaient dans toute la maison lui rappelait surement des souvenirs d’enfance. Mon père a toujours aimé la musique. En France il nous faisait écouter des chansons algériennes qu’il connaissait lui aussi par coeur. Et, paradoxalement, en Algérie ma grand- mère nous chantait ses chansons françaises favorites : Dalida, Françoise Hardi, elle, cela lui rappelait sa jeunesse quand elle est arrivée à Paris.

Ma vie à toujours été rythmée de cette double culture en constante interaction, sans tabou ni gêne.
Un exemple vient renforcer davantage cette idée : Une fois il y a 5 ans, ma voisine vient passer l’après-midi chez moi (c’était en France) et en repartant elle me dit qu’elle aime beaucoup venir me rendre visite car il y a des mélanges très étonnants. Elle pointe une étagère de mon salon, dessus, deux livres étaient exposés côte à côte : un livre avec « Les costumes traditionnels bretons » et juste à côté un livre « Tout savoir sur Allah ». Deux thèmes qui n’ont rien à voir, mais chez moi c’est comme ça, c’est un grand mélange, moi j’ai toujours été habituée à cela et je ne m’étais pas aperçue de ce genre de détails auparavant. En me le faisant remarquer j’ai également trouvé ça très drôle et vraiment très révélateur de ma famille. Maintenant, je le remarque de moi même. D’ailleurs à l’heure où j’écris cela, je vois en face de moi, dans la cuisine, un plat à tajine avec des décorations typiques berbères et de nouveau, juste à côté un plat breton appartenant à mon arrière grand-mère.

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