ROAD TRIP, D’ANGERS JUSQU’EN SYRIE !

ROAD TRIP, D’ANGERS JUSQU’EN SYRIE !

Partie 2 :

Retrouvez la partie 1 ici : http://tohaveanimpact.com/2020/11/15/road-trip-dangers-jusquen-syrie/

Regards croisés entre une mère et sa fille à propos d’un voyage road trip familial de France jusqu’en Syrie. 

Nous allons vous partager le récit d’Anne et Lamya, mère et fille, une expérience qu’elles ont vécu il y a dix ans : la traversée en voiture sur 13 000 km à travers une partie de l’Europe et du Moyen-Orient. Elles ont choisi de livrer ce récit à deux voix sur des évènements qu’elles ont traversé ensemble, en famille. Cette aventure sera racontée chronologiquement en chapitres. L’alternance de leurs deux récits permettra de découvrir les différences de souvenirs, ressentis et analyses, avec des illustrations par des croquis pour Anne, et par des photos pour Lamya.

Arrivée en Grèce, Anne

Dimanche 4 Juillet

La route a été longue…

Il est 6 heures du matin quand nous arrivons chez Omar et Olga à Thessalonique sans avoir vraiment dormi.

Un peu (en fait beaucoup) fatigués.

Omar, le frère d’Houssam était parti à l’âge de 18 ans en Grèce pour faire des études de médecine, sur l’incitation d’un de ses cousins déjà installé là bas. Au bout de quelques années, il épousa Olga, une grecque de Thessalonique avec laquelle il eu une fille qui est d’ailleurs née à quelques jours d’intervalles de Lamya. Il avait entre temps laissé tomber ses études et fut successivement, serveur dans des restaurants, vendeur dans un magasin de fleurs, commercial pour une entreprise de carrelage, voiturier dans des casinos…  

Après avoir vécu 14 ans en Syrie où il était né, puis 4 ans en France, sa vie était désormais en Grèce.

Nous ne savions pas encore à ce moment là (et lui non plus) qu’il allait revenir vivre en France trois ans plus tard avec femme et enfant, à cause de la situation économique de la Grèce compliquée. Nous ne savions pas non plus qu’il aurait ensuite, deux ans plus tard, ce terrible accident avec un tramway en Normandie, le privant de toute autonomie et le faisant desormais résider dans un Ehpad, établissement pour personnes dépendantes à Angers à l’âge de 54 ans…

La vie est bien fragile…

Sachons la remplir de la meilleure des façons…

Combien de temps nous reste-il à vivre en bonne santé et à vivre tout court? Dieu Seul le sait…

Donc, revenons en 2010 où tout le monde est encore en bonne santé.

Nous avions décidé de ne rester que deux jours en Grèce pour avoir du temps en Turquie et bien sûr en Syrie ensuite.

L’escale grecque nous permit donc de nous reposer le premier jour et de faire un peu de tourisme le second jour. 

Après une journée de repos, Omar nous conduit vers une très grande plage que l’on peut même voir sur une carte globale du pays. Au nord de la mer Egée on peut apercevoir un relief assez particulier qui ressemble à trois doigts s’enfonçant vers la mer. Et bien, à l’Est du doigt le plus à l’Est (vous me suivez ou bien j’en ai perdu quelques uns en route dans ma petite leçon de géo?) donc à l’Est on peut apercevoir une courbure qui est une immense plage de plusieurs dizaines de kilomètres avec tout au bout le mont Athos.

Le mont Athos est un territoire de 335km2 occupé par des moines dont la vie est rythmée par une règle de vie assez rudimentaire et stricte: prières, étude spirituelle et travail des champs ou artisanal. Il comporte une vingtaine de monastères pour 2000 moines environ de nationalités grecque, russe, bulgare, roumains, tous chrétiens orthodoxes. Ce sont un peu les « Amish grecs » sauf qu’il y a une particularité assez hallucinante sur ce territoire: C’est l’un des seuls endroits sur la terre où la présence des femmes est strictement INTERDITE!!! Incroyable n’est ce pas? Et pourtant vrai. Depuis l’an 1046, leur présence n’est ni souhaitable ni même possible. Elle seraient une source de tentation pour les moines vivants sur cet espace et perturberaient leur chemin spirituel… Chaque jour des visites de pèlerins sont possibles pour passer quelques jours dans les différents monastères, mais seulement pour des pèlerins hommes et adultes (les enfants sont aussi indésirables jusqu’à l’âge de 18 ans) et après avoir obtenu une autorisation spéciale, comme une sorte de visa. C’est assez étonnant de se dire qu’on est en Europe et qu’il y a un statut particulier pour un territoire de cette envergure. Il se nomme « république monastique du mont Athos », dépend de la Grèce et a la particularité de ne pas faire partie de l’espace Schengen…

L’histoire dit que Marie, la mère de Jésus, accompagnée de Jean l’évangéliste voulant rendre visite à Lazare à Chypre fit naufrage sur le mont Athos et devant la beauté des lieux aurait demandé à Dieu de lui donner cette montagne. Dieu aurait répondu «Que cet endroit soit ton jardin et ton paradis, ainsi qu’un havre de salut pour ceux qui cherchent à être sauvés ».

Suite à cette histoire, des moines s’y installèrent en vouant les lieux à Marie seule, à l’exception de toute autre femme.

Bon. Que les femmes soient sources de tentation… admettons (enfin, non je n’admets pas mais je peux imaginer sans adhérer…) mais savez vous que les animaux femelles y sont aussi interdits comme les vaches, les brebis, les chiennes!!! Là, j’ai vraiment du mal à comprendre… ;-(( Seules les poules sont acceptées car le jaune des oeufs qu’elle fournissent est nécessaire à la peinture des icônes et les chattes qui sont indispensables pour chasser les souris, mais pour les autres animaux, il n’y aurait donc AUCUN intérêt…??? Et qui dit absence de femelles, dit absence de mâles aussi… sauf s’ils font venir des animaux mâles régulièrement ;-))

Il y a un moment où il ne faut plus chercher à comprendre mais juste à prendre acte. C’est ainsi.

Nous voilà donc à quelques dizaines de mètres de ce lieu improbable avec un paysage magnifique. 

Nous ne franchirons donc pas la limite interdite et profitons de la très belle plage qui jouxte ce lieu d’une autre époque. Deux mondes qui se côtoient de très loin. 

Nous profitons sans modération de ce coin de paradis terrestre: la mer magnifiquement bleue nous offre ses poissons aux mille couleurs à travers les masques que nous ne quittons pas; les enfants s’amusent dans l’eau, rient, sautent pendant des heures durant, et cerise sur le gâteau, la paillote sur la plage nous sert des poissons d’une fraicheur inégalable pouvant faire rougir d’envie les meilleurs restaurants gastronomiques des grandes capitales mondiales… Si on pouvait suspendre le temps de ces moments magiques… 

Le soleil se couche et en quelques minutes, la plage se vide de manière inexpliquée. Les gens nous préviennent: il faut très très vite quitter les lieux. C’était comme s’ils avaient vu un tsunami à l’horizon… Non contents de rester seuls sur la plage, jusque là plutôt bien occupée, nous profitons encore quelques instants des lieux se croyant plus malins que les autres… Jusqu’à ce que déferle en quelques secondes sans savoir d’où cela venait… une invasion d’insectes d’une agressivité et d’une taille jamais rencontrée!!! C’est la panique générale et nous courrons à toute vitesse nous réfugier dans les voitures fermant portes et vitres et regrettant bien évidemment de ne pas avoir écouté les autochtones…  

Lundi 5 Juillet

Notre projet est de rejoindre Istanbul dans la journée avec encore 600km à parcourir.

Lors d’un voyage précédent que nous avions réalisé en Grèce trois ans plus tôt, nous avions eu la surprise de découvrir qu’une partie de la Grèce (région de Xanthi près de la frontière turque) était peuplée de villages musulmans! Nous avions alors rencontré une famille dont le père était l’imam du village. Ayant gardé leurs coordonnées, nous décidons de retourner les voir sur la route pour Istanbul. Leur accueil est chaleureux et nous passons quelques heures chez eux. Ahmad a fait des études religieuses en Arabie saoudite pour se former à son rôle d’imam. Le couple parle donc arabe, ce qui facilite évidemment les échanges, la langue grecque nous étant complètement incompréhensible. Ils nous expliquent qu’ils envoient chaque année leurs enfants en Turquie, se former religieusement dans des camps d’été. Les séjours sont pris en charge par la Turquie sachant qu’il n’existe rien d’équivalent en Grèce à ce sujet et que les grecs musulmans sont plutôt mal vus dans leur propre pays. Comme dans beaucoup de pays du monde, les frontaliers sont parfois tiraillés entre deux pays. Nous avons le sentiment qu’Ahmad et sa famille se sentent plus turcs que grecs. On pourrait plutôt dire qu’ils juxtaposent une nationalité grecque, une culture turque et une religion musulmane… Dans cette région, on estime à la moitié la population orthodoxe et l’autre moitié musulmane. Ces villages musulmans sont situés dans les montagnes et ont des conditions de vie plutôt modestes. Ahmad travaille dans l’agriculture dans des champs de tabac (principale ressource de la région) pour subvenir aux besoins de sa famille. 

Ce fut notre première immersion dans le monde musulman (qui commence donc en Europe un peu avant la frontière turque). Les frontières humaines ne correspondent pas toujours (et même plutôt jamais) à des limites de peuples homogènes…

Nous les quittons et roulons donc sur Istanbul…

La Turquie, Lamya

Le chemin sembla assez court entre la famille d’Ahmed et Istanbul, nous sommes arrivés en début de soirée, à la recherche d’un endroit pour dormir, manger et se reposer.

Istanbul, la ville bleue ? Réputée pour ses mosquée magnifiques, sa grandeur, sa double identité européano-orientale, ses vendeurs ambulants, son histoire lointaine et récente. Nous remarquons en premier les ‘gluglu’ fréquents sur les affiches, façades de restaurants, des accents à l’envers placés sur les mots à des endroits inattendus, ’Kuaför’. La sonorité et l’écriture de cette langue nous intriguaient.

Nous tournons dans la ville à la recherche d’un camping, en vain. Mon père est guidé par des appels du muezzin, prévenant du début de la prière de Maghreb, la première prière de la soirée en islam, c’est à l’heure où le soleil se couche. Nous entrons dans une mosquée et accomplissons la prière. Toujours pas de lieu pour dormir… ça part pour une nouvelle nuit dans la voiture, installée en plein milieu d’une place tout près d’une mosquée (pratique pour la prière du lendemain matin). Les garçons établissent un petit endroit de fortune et s’assoupissent sur la pelouse, sur un trottoir, puis sur des bancs, et nous les filles dormons à l’intérieur (parce que nous le valons bien).

Le réveil (“Allahuakbar, Allahuakbar”!!!) était efficace, et à 4h30 du matin, nous étions debout et soulagés de finir cette courte nuit, alternée entre changements de lieux pour les garçons, et bruits de ville, lumières, travaux…

Nous prions Alfajr, la première prière de la journée, à l’aube, dans la mosquée, après s’être lavés. Nous apercevons un groupe de jeunes, sûrement des élèves étudiant la religion dans leur madrassa. Ahmed le grec, nous avait dit y envoyer ses filles l’été en séminaires, comme la colo des orientaux, avec une ambiance joyeuse et bienveillante. Je ne sais pas vraiment si j’aurais aimé participer à ce genre de séjours. La question ne se posait pas mais je pense que mes parents enviaient la simplicité d’accès et les capacités présentes dans ces pays pour étudier la religion et sa culture.

Après un bon petit déjeuner, nous partîmes à la recherche de la mosquée St Sophie, qui n’est pas la même que la mosquée bleue. J’ai eu beaucoup de mal à intégrer cette information tellement tout était diffus dans mon esprit à cette étape du voyage. La place laissée à l’inattendu voulue par mon père agaçait ma mère qui préférait l’organisation, évitant les pertes de temps. Nous étions fatigués et les parents particulièrement tendus. Je n’avais que des espadrilles pour marcher. Nous trouvons un marchand de chaussures et mon père m’acheta une paire de sandales en cuir. J’avais déjà un certain nombre d’ampoules, mais le frottement de mes pieds nus sur le cuir neuf m’ont détruits encore plus mes petits pieds. 

Ma mère, plongée dans son guide du routard, nous dit pour nous motiver qu’il fallait chercher une mosquée à 6 minarets. Guidés par cette seule information, nous arpentons les rues plus ou moins étroites de la ville, et réalisons alors que la majorité des mosquées à Istanbul ne sont dotées que de 4 minarets… Découragement, faim et fatigue s’amplifièrent, lorsque nous tombons enfin sur la grande mosquée St Sophie, celle des 6 minarets!!! Nous n’avions même pas la force de visiter l’intérieur, et puis de toute façon la vue de l’extérieur était déjà exaltante. Peut être que nous nous y arrêterons au retour, maintenant que l’on connait un peu plus les lieux ?

La route nous attend, et nous avions hâte de retrouver les terres familiales et chaleureuses, qui nous attendaient aussi. Mais la Turquie n’était pas prête de nous lâcher de si tôt, et le chemin parut bien long encore une fois, tant la distance à parcourir nous avait paru beaucoup plus courte sur la carte…

Nous traversions une partie de ce géant pays, et découvrîmes une diversité de paysages mémorables. Alternant sécheresse et vallées verdoyantes, klaxons nerveux des villes grises, puis campagnes pauvres et joyeuses, intriguées à notre passage. En effet, beaucoup se demandaient qui nous étions ? De riches européens à la découverte de contrées peu explorées ? Simples touristes perdus, ou encore turcs exilés retournant sur leurs terres natales? Tous les scénarios étaient établis.

C’est avec les sons de la râpeuse Keny Arkana dans les oreilles que je reprends ma plume aujourd’hui.

« Le cœur est vrai pourtant imperceptible, comme la force qui me guide… » Je me retrouve tellement dans les paroles de ses chansons. Comment peut-on se sentir aussi proche d’une personne dont on ne connait que brièvement la vie ?

Proches, nous l’avons été, auprès de nombreuses personnes durant ce périple, jeunes et moins jeunes avec lesquelles nous ne partagions rien de plus que quelques paroles et gestes, essayant de nous faire comprendre. Proches d’inconnus qui nous ont guidés sur la route. Proches d’enfants qui couraient derrière la voiture. Proches d’une famille retrouvée. Proches des habitants d’un village isolé… La liste serait longue si j’énumérais toutes les merveilleuses rencontres plus ou moins furtives que nous avons faites, et vous découvrirez bientôt la suite !

Pour en revenir à la musique, je n’ai découvert et commencé à apprécier le rap que bien tardivement, à la fin du lycée, et le regrette. Je continue de rattraper mon retard en retrouvant les morceaux français des années 90 à 2000. C’est pour moi une manière d’appréhender la poésie, mêlée aux textes engagés. Sur la route, c’était plutôt Fairouz, Oumkalthoum ou encore les Beatles qui nous guidaient, car le chauffeur était responsable de l’ambiance musicale dans la voiture. On en avait en effet bien besoin, parce que il y a eu quelques kilomètres de parcourus… Chansons et jeux étaient donc de mise. Je me souviens de celle-ci, apprise à l’école « Un dromadaire avançait dans le désert avec sa serviette sur le doooooôôôo, il demandait, vous n’avez pas vu la mer ? J’irais bien faire un plongeon dans l’eaaauuuu ». Avec l’arrivée des zones arides, nous buvions souvent, pas de climatisation dans la voiture, et même ouvrir les fenêtres faisait rentrer de l’air chaud et du sable à l’intérieur.

Je me souviens de la traversée du Bosphore. Ma mère était émue et nous disait « regardez les enfants, on est en Europe, et là, dans quelques minutes, on arrive au Moyen-Orient !». On avait l’impression de découvrir le monde et passer les frontières, libres comme des explorateurs en quête d’aventures et de rencontres.

La Turquie, Anne


C’est la première fois que nous venions à Istanbul. 

Nous avions tellement rêvé de cette ville à l’histoire si riche, que notre imaginaire ne pouvait tout contenir et une sorte d’excitation nous envahissait au fur et à mesure que nous avancions.

Nous longeons la côté pendant plusieurs dizaines de kilomètres en étant déjà pourtant à Istanbul, mais rien de ce que nous imaginions ne correspondait. Quand allions nous enfin voir sainte Sophie de Constantinople et la mosquée bleue? Où était donc la ville aux mille mosquées? 

La ville semble immense!!! Nous roulons encore peut être une heure avant d’arriver à ce qui ressemble un peu plus à ce que nous imaginions être la capitale. Notre GPS nous avait lâché à la frontière de l’Europe… donc nous n’avions dorénavant qu’une petite carte assez imprécise pour nous situer sur laquelle étaient notées des noms de quartier. 

Il est 19h et nous cherchons un camping en étant persuadés qu’il y en aurait forcément le long de la côte que nous longeons depuis un moment déjà. En vain… 

Et puis nous arrivons enfin sur des rocades avec des indications de panneaux (en turc évidemment) auxquels nous ne comprenons rien et qui ne correspondent pas à ce qui est noté sur ma carte. Il y a des mots qui se répètent sur les panneaux. Est-il noté «centre ville»? Ou bien «toutes directions»? Nous n’en savons rien. Houssam au volant s’énerve. Il peste contre cette ville dont nous attendions tellement de belles choses. 

Finalement après moult détours, retours, rocades dans un sens, rocade dans l’autre sens, frustrations de passer juste en dessous de lieux que nous voyons de tout près sans arriver à nous en approcher, rocades à nouveau, demi tours encore et encore, nous atterrissons par le plus grand hasard (s’il existe vraiment) dans un vieux quartier en décidant de nous y arrêter pour y passer la nuit. Nous demandons à des gens s’il y a des hôtels dans le secteur, mais tout est pris. Tant pis, nous ne bougerons plus de là, quoi qu’il en soit!

Le lieu est très beau et le contraste avec l’énervement des derniers moments tombe à pic. 

Il y a là une très belle mosquée dans le creux d’une place. Le soleil se couche et c’est l’heure de la prière du crépuscule, la quatrième de la journée, qui résonne dans ce quartier semblant emprunt d’une histoire très ancienne. Nous avons le sentiment soudain d’être un peu chez nous dans cette mosquée. C’est très beau, propre et le lieu dégage quelque chose de fort et d’indéfinissable. Il y a un tombeau et nous imaginons que c’est celui de quelqu’un de très vénéré. 

Fatigués par la route, nous nous invitons dans le très bon restaurant qui borde la place et décidons de dormir cette nuit là dans la voiture sans bouger des lieux. 

La place est en travaux et, par commodité sans doute, ils ont lieu la nuit. Je ne vous cache pas que celle-ci ne fut pas vraiment calme. Nous dormons avec Lamya et Neijmé dans la voiture alors que les garçons s’allongent dehors sur la pelouse… Au milieu de la nuit, je sens la voiture descendre un escalier de larges marches… Badoum, Badoum, Badoum… Suis-je dans un rêve? Je ne me réveille pas complètement et termine ma courte nuit en me disant que nous n’avions quand même pas descendu en voiture les marches nouvellement terminées de la place… Drôle de rêve… Vous imaginez ma surprise lorsque j’ouvre les yeux au petit matin, en bas de l’escalier qu’Houssam avait effectivement pris en voiture!!! Il me soutient aujourd’hui que ce n’étaient que des petits « pas d’âne ». Mais après vérification 10 ans plus tard, photos à l’appui, je confirme la hauteur de marches d’un vrai escalier. Il avait « simplement » voulu aller directement à l’espace du bas sans emprunter la voie prévue à cet effet qui faisait le tour de la place… Il faisait nuit et le raccourci (de quelques secondes) l’avait attiré (ou amusé?). 

Notre chauffeur est un peu cascadeur…

Mercredi 7 Juillet

Nous sommes réveillés par l’appel à la prière de la mosquée (la première de la journée qui a lieu à l’aube, environ une heure avant le lever du soleil). Il est 4h30 du matin.

Et soudain, en quelques minutes, déferlent dans l’obscurité de la nuit, des groupes de jeunes garçons et d’autres de jeunes filles, accompagnés de leur enseignant qui viennent effectuer la prière de « fajr » (« aube » en langue arabe, c’est aussi le nom d’une sourate du coran). Nous repensons à ce que nous avait dit Ahmad le grec concernant les camps d’été spirituels pour les jeunes. Nous sommes impressionnés du nombre de groupes et concluons que les internats doivent se concentrer dans ce quartier.  

Le moment est sublime. La prière du matin dans cette mosquée emplie de jeunes, transpire de quiétude et de bien être. 

Si vous êtes attentifs au chant des oiseaux à cette heure de la journée, un peu partout au monde, vous comprendrez qu’eux aussi célèbrent le jour naissant. Les arbres centenaires, la fraicheur matinale, le chant des oiseaux d’une densité impressionnante ce jour là à Istanbul, nous ont fait oublier les mésaventures de la veille et nous commençons une journée emplis d’une nouvelle énergie pour pouvoir enfin découvrir la ville.

Le petit déjeuner est mémorable pour Houssam. Il est attiré par une odeur familière de son enfance qui le conduit vers un vendeur ambulant proposant une boisson chaude (nommée « Sahhlab » ou « salep » en turc) faite à base de lait, de racines d’orchidée et de cannelle. Elle se boit avec un « caaké » sorte de petit pain brioché rond couvert de sésame. Il n’en avait jamais regouté depuis au moins 30 ans, date à laquelle il avait quitté la Syrie. Le paradis n’est pas loin de lui à cet instant précis! Sa joie est indescriptible! On dirait un enfant de 6 ans à qui on offre une pièce montée de bonbons! On dit que les odeurs et les goûts sont les sens qui restent le plus souvent en mémoire même quand celle-ci nous quitte.

Les enfants goutent et apprécient également sans y mettre évidemment le côté sentimental de leur père (sauf Neijmé qui a un peu de mal avec l’odeur de cannelle)

Je prendrai un simple thé avec un « caaké » quand même. Nous n’avons évidemment pas les mêmes souvenirs, ni les mêmes goûts, et pour moi la simple odeur de lait chaud me fait vraiment fuir, ce qu’Houssam a du mal à comprendre. Cependant il admet, quand je lui parle des délicieux gratins de choux fleurs que j’aime tant, contrairement à lui, que les goûts ne se discutent pas. Ils sont inscrits en nous, en pouvant évoluer, évidemment… ou pas…

Quoi qu’il en soit, nos enfants issus d’un couple franco-syrien, ont donc la chance de connaitre une double culture à plusieurs niveaux, l’aspect culinaire en faisant partie. Car ils aiment le Sahlab ET le gratin de choux fleur… 

Nous quittons la place de la mosquée dont nous découvrirons plus tard qu’il s’agissait d’une mosquée très connue comme lieu de pèlerinage et assez éloignée du centre ville d’Istanbul. Il s’agit de la mosquée Ayoub (Eyüp Sultan Camii en turc), du nom d’un compagnon du prophète qui était originaire de Médine. Il est enterré dans la cour de cette mosquée ce qui explique la grande fréquentation et la dévotion bien visible des lieux.

Ce furent finalement une très belle escale et de très beaux souvenirs que nous n’aurions pas connus si nous avions organisé le voyage de façon plus « conventionnelle ».

Il nous faut à présent trouver la fameuse mosquée bleue et sainte Sophie. Impossible de passer à Istanbul sans les visiter.

Après avoir encore tourné et tourné dans tous les sens, repris à nouveau plusieurs fois les 4 voies, râlé contre cette ville impossible pour des étrangers sans GPS, râlé encore et encore, nous nous garons près d’une grande mosquée en pensant que c’est celle que nous cherchons. Il y en a tellement à Istanbul et nous trouvons qu’elles se ressemblent vraiment toutes. Pourtant ce n’est pas encore la mosquée bleue… Nous décidons de continuer à pied et demandons notre chemin pour la « Sultan Ahmet Camii » (c’est son nom en turc). « Par là pendant 10 minutes » nous dit-on. Nous marchons, marchons et redemandons encore « Par là pendant 10 minutes ». Nous marchons encore et encore, passons par le grand bazar où nous achetons de jolis bols décorés et quelques fruits, abricots et cerises, et au bout de plusieurs « 10 minutes par là », elle apparait au détour d’une rue! Waou!!! Ca valait le coup finalement même si les enfants râlent tellement ils sont fatigués de marcher. Dommage! Ils voient ce monument incroyable dans de mauvaises conditions. 

La mosquée bleue

Nous pénétrons dans la cour, puis dans les lieux de la mosquée elle même. 

Le volume intérieur est impressionnant, les couleurs éclatantes, l’atmosphère envoutante.

En tant que musulmans, nous accédons à l’espace réservé à la prière que nous accomplissons pendant que les autres touristes restent groupés derrière une barrière en photographiant les lieux dans tous les sens. Le sentiment est étrange à ce moment là avec un mélange de spiritualité pour nous et le côté « voyeurisme » des autres personnes qui sont sur une autre dimension de vécu.

Deux aspects un peu incompatibles se côtoient à ce moment là, même si nous sommes évidemment aussi des touristes émerveillés par le lieu.

Construite en 1609, elle a la particularité de posséder 6 minarets, autant que celle de la Mecque à l’époque, ce qui « obligea » cette dernière a en édifier un septième pour se démarquer de celle d’Istanbul en tant que lieu sacré.

La pierre et le marbre sobres à l’extérieur contrastent avec la richesse et la finesse des mosaïques essentiellement bleues qui ont d’ailleurs donné son nom à l’édifice.

Il y a une succession de coupoles de tailles différentes qui donnent une architecture si particulière.

Nous ne sommes restés que 24h à Istanbul, beaucoup trop peu à mon gout, je suis un peu frustrée mais les conditions de circulation et notre planning nous incitent à quitter la ville.

Après avoir encore et encore râlé au sujet des 4 voies et des panneaux d’indications incompréhensibles, (vous aurez compris que ce fut un souvenir suffisamment pénible pour insister autant dessus…), nous arrivons enfin à passer le pont qui sépare physiquement le continent européen du continent asiatique. Istanbul à cheval sur les deux, est la seule ville au monde à posséder cette caractéristique si étonnante et symbolique à la fois de se trouver sur deux continents’ en sachant que la partie « historique » se trouve du côte européen…

Ça y est, nous voilà donc de l’autre côté du Bosphore, le détroit qui sépare la mer de Maramara au sud, de la mer noire au nord.  

Nous sommes donc en Asie, mais toujours à Istanbul. 

Nous avons une adresse de camping du coté asiatique. Nous le cherchons en vain. Rien à l’horizon. Décidément, nous n’avons pas de chance dans cette ville immense qui nous dépasse par ses dimensions (elle abrite quand même 15 millions d’habitants ce qui en fait une des plus grandes mégalopoles du monde) Je crois que nous n’avions pas estimé cette caractéristique avant de partir. À côté d’elle, Paris est un petit village…

Les enfants sont fatigués et l’énervement général se fait vraiment sentir dans la voiture. Nous avons beaucoup marché aujourd’hui et très peu dormi la nuit précédente. A défaut de camping, nous décidons de continuer notre route et d’avancer en direction d’Ankara (la capitale située à 450kms de là) jusqu’à ce que nous trouvions un endroit où nous poser.

La nuit est déjà bien avancée quand nous nous arrêtons sur une aire de repos à 30 kilomètres d’Ankara. 

Nous bricolons un abri de fortune sur le parking d’une station service, en ouvrant la coffre de la voiture qui supportera notre bâche formant un espace couvert extérieur. Les sièges arrières rabaissés de la voiture permettent un socle quasi plat pour dormir à trois personnes. Les filles dedans, les gars dehors, car tout le monde ne rentre pas à l’intérieur. Bon ça dépanne quand même… 

Jeudi 8 Juillet

Nous passons cependant une assez bonne nuit. Et comme souvent, lors de nuits dans des lieux improbables comme celui-ci, le réveil est assez… surprenant. En effet, au milieu de la nuit et sans doute au fur et à mesure de celle-ci, des camions sont venus se garer tout autour de nous, nous prenant littéralement au piège. Impossible de repartir! Nous sommes complètement bloqués et nous imaginons mal aller réveiller les différents chauffeurs qui sont tous autant fatigués que nous pour bouger leurs camions. Pas grave. 

Le temps d’aller aux toilettes, de se restaurer un peu dans la station service et les camions étaient partis d’eux même.

Effectivement, il ne fallait pas s’affoler. Peut être avons nous même petit déjeuner avec eux.

Je rajoute un petit détail à raconter car il aura une grande importance pour la qualité de notre voyage. A la frontière greco-turque, nous sommes donc dans un pays musulman, et nous découvrons avec plaisir qu’à chaque arrêt sur la route, que ce soit un restaurant, une station service ou une petite aire de repos, il y a systématiquement un lieu de prière aménagé pour les voyageurs. Et qui dit lieu de prière, dit lieu de toilettes toujours très propre pour accomplir les ablutions. Nous apprécierons particulièrement ces lieux tout au long de notre voyage car ils sont aussi des lieux de repos avec de la moquette ou des tapis sur lesquels nous pouvons nous étendre et nous ressourcer.

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