COMPRENDRE LES PARCOURS D’EXIL

COMPRENDRE LES PARCOURS D’EXIL

Épisode 5 : DRÔLES DE PARCOURS

Origines, parcours, récits d’exil : une histoire de la violence

Par Zakaria Hamdani, extrait du mémoire de recherche de master 2.

Qui sont ces jeunes exilés, d’où viennent-ils ? Dans le contexte de crise migratoire que connait l’Europe depuis 2015, des milliers d’individus se présentent aux portes du « Vieux Continent ». Parmi eux, des hommes, des femmes, seul.e.s ou avec enfants et des jeunes qui fuient leurs pays d’origine pour des raisons diverses ; persécutions, guerres, violences en tout genre, difficultés économiques, changements climatiques… Les régions et pays de pro- venances évoluent constamment à la guise des « évènements géopolitiques et des crises socio-économiques dans les pays de départ »

Le nombre de jeunes exilés est difficile à saisir car ces jeunes sont à cheval entre la catégorie de « mineurs non accompagnés » et la catégorie d’adultes. Or, les chiffres proposés par les agences gouvernementales ne pro- posent pas de données pour ce que l’on appelle ici les « jeunes exilés ». Malgré cela, l’on peut dire que ces derniers qui arrivent en France proviennent en grande partie du continent africain (71%), notamment d’Afrique subsaharienne, puis d’Asie (20%) et en particulier d’Af- ghanistan, d’Inde et du Bangladesh. Une plus petite partie d’entre eux viennent d’Europe l’Est et du Moyen-Orient. Les jeunes proviennent donc de zones géographiques relativement éloignées et de sphères culturelles également différentes. Par ailleurs, comme le révèle très bien le travail de Rozenn Le Berre sur son expérience dans un foyer de l’aide sociale à l’enfance, les parcours d’exil des jeunes sont chaotiques, marqués par la violence et la souffrance.

Peu importe d’où ils viennent, peu importe qu’ils soient arrivés en quelques heures, quelques mois ou quelques années, le voyage est facteur de précarité souvent économique, physique et psychologique. Pour quelles raisons précisément ces parcours sont-ils les dé- clencheurs d’évènements et de rencontres violentes pour les jeunes exilés ? Dans quelles circonstances voyagent-ils ? A quoi doivent-ils faire face ?

Parcours d’exil, une histoire de la violence humaine

Les parcours des jeunes exilés venus d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient, d’Europe de l’Est marquent au fer les corps et les psychismes des « aventuriers de vies meilleures ». Alors que la violence et la souffrance semblent coller à leurs peaux, comment tenter de rassembler les cils qui tombaient quand ils pleuraient pour former une plume capable construire un mes- sage responsable et profondément émancipateur ? D’abord, s’imprégner, s’efforcer de com- prendre, de ressentir la douleur de ces expériences pour peut-être, par la suite, mettre en exergue les ressources et les savoirs que peuvent faire émerger de telles épreuves. C’est la volonté profonde de ce travail. Il n’est pas question ici de rajouter un poids lourd, une culpa- bilité éventuelle, du pessimisme accablant mais de démontrer un espoir, une lueur et d’éveiller quelques responsabilités dans le monde social et académique.

Les travaux de la psychologue Marine Pouthier présentent les voies de passages ter- restres et maritimes comme les plus traumatisantes. L’on y verra deux formes de violence, celle des Hommes d’une part, puis celle de l’espace.

Tout d’abord, le voyage ne se fait pas d’une traite et l’auteure explicite cela par l’exemple des jeunes afghans qui, avant d’arriver en Europe doivent s’arrêter au Pakistan et en Iran par exemple. Ces haltes dans les pays de transit ne sont presque jamais des moments de repos, de reprise de souffle comme nous, occidentaux, nous pouvons le faire dans nos voyages. Ces périodes de transit sont d’une violence extrême pour les exilés où sont victimes de ra- cisme, d’exploitation, d’asservissement. Les pays de transit comme l’Iran pour les afghans, profitent de la nécessité de travailler des jeunes exilés pour les exploiter et construire une vio- lence idéologique en les considérant comme des sous humains. Marine Pouthier s’appuie sur le travail d’écriture d’un jeune exilé afghan, Wali, qui décrit qu’à Téhéran, un afghan « est obligé de donner son siège dans le bus, comme autrefois un Noir dans les Etats américains du Sud ». Ces haltes apparaissent alors comme la continuité des persécutions qui avaient pourtant conduit l’exilé à fuir son pays. Là, l’extrême précarité des jeunes est accru par la forte répression des forces de l’ordre ou plutôt du désordre qui refoulent et déportent les exi- lés jusqu’aux frontières afghanes. De là, les passeurs prennent aussitôt le relais en établissant des navettes pour ramener à nouveau les exilés vers l’Iran avec contre partie financière31. Il s’agit ici d’un processus profondément violent car les forces de polices iraniennes déposent les exilés directement aux mains des passeurs qui, eux, les renvoient en Iran. Les autorités en ont conscience mais participent à cette escroquerie généralisée et sans fin. L’exil tel qu’il est vécu ici s’inscrit dans un système d’exploitation, violent, répressif, unilatéral et s’exprime de diverses manières sur lesquelles nous continuerons de réfléchir dans ce travail mais il semble que la violence des Hommes, de l’interminable trajet, du racket en est une caractéristique majeure. Par ailleurs, au cours de ces parcours d’exile, les passeurs exercent une pression meurtrière sur les jeunes exilés. Près à tout pour s’enrichir quitte a avancer les frais des tra- jets, ils se manifestent dans les espaces les plus dangereux en aggravant le stress et la pré- carité des exilés. Alors qu’ils ont des rôles d’éclaireurs, de guides, ils refusent tout ralentis- sement, toute fragilité émanant de leurs « clients ». Ainsi, alors qu’ils quittaient l’Iran pour la Turquie, les jeunes afghans, kurdes, pakistanais, irakiens, et bengalis se sont attaqués aux montagnes escarpés qui séparent les deux pays. L’un d’eux glissa « sur plusieurs mètres dans la neige. Nous avons commencé à hurler que quelqu’un allait mourrir ; qu’il fallait s’arrê- ter pour l’aider, l’attendre, mais les trafiquants (…) ont tiré en l’air avec leur Kalachnikov. Ceux qui ne reprennent pas immédiatement la marche restent ici pour toujours, ont-ils dit.(…) Nous l’avons abandonné. Quand nous avons disparu derrière un virage, j’ai entendu sa voix, en- core un instant. Puis plus rien. Le vent l’a engloutie ». Quelques jours plus tard, au cours de leur marche « éternelle » vers ce qu’il croit être la prospérité, le jeune Enaiat partage ce récit :

« j’ai vu des gens assis. Je les ai aperçus de loin, je n’ai pas compris pourquoi ils s’étaient arrêtés. Le vent tranchait comme un rasoir. Soudain, derrière un virage en épingle à cheveux, je me suis retrouvé face à ces gens assis. Assis pour toujours. Congelés. Morts. Va savoir depuis combien de temps ils étaient là. Tout le monde les a dépassés en silence. J’ai volé ses chaussures à l’un d’entre eux parce que les miennes étaient fichues, mes doigts de pied devenaient violets, je ne sentais plus rien, même quand je me cognais contre une pierre. Je lui ai retiré ses chaussures, je les ai essayées. Elles m’allaient bien. Elles étaient beaucoup mieux que les miennes. J’ai fait un signe de la main pour le remercier. Parfois, je rêve de lui (…) »

Quelques jours plus tard :

« Au bout de deux jours nous sommes arrivés à Van. Avant l’aube ils nous ont fait monter dans un camion pour nous emmener un peu plus loin, dans une espèce d’énorme écurie. Nous sommes restés là enfermés pendant quatre jours. Une nuit les Turcs nous ont dit de ramasser nos affaires et de nous dépêcher. Ils nous ont regroupés par ethnies contre le mur; ils nous faisaient sortir par petits groupes. Ils nous ont entassés dans le double-fond d’un camion plein de pierres, nous tous, cinquante et quelque. Ça a duré trois jours. Nous ne sommes jamais sortis. Ils n’ont jamais ouvert. A la fin ils nous ont fait rouler à terre parce que personne n’arrivait à bouger le petit doigt. Nous avions la circulation coupée, les pieds gon- flés, le cou bloqué, le moindre geste provoquait une douleur terrible. On m’a poussé dans un coin où je suis resté recroquevillé pendant un long moment. Je n’étais qu’un tas de chair. Peu à peu mes yeux se sont habitués, j’ai vu où je me trouvais. Dans un garage souterrain, avec des centaines et des centaines de personnes. Il devait s’agir d’un centre de tri pour clandestins, ou quelque chose d’approchant (…) »

La violence des hommes au cours des parcours d’exil est également décrite dans le travail de Rozenn Le Berre qui présente les abominations des rencontres qu’imposent les parcours, des rencontres qui sont en réalité des « passeports » vers l’Europe. Pour les jeunes femmes aussi cette « aventure » est d’un risque majeur. Qu’elles entreprennent un exil par voies ter- restres et maritimes ou qu’elles aient la possibilité de voyager en avion, la douleur peut-être la même. Les passeurs jouent un rôle important lors d’un exil en avion car c’est eux qui se pro- curent les faux passeports, les faux papiers, qui accompagnent les exilés parfois avant, pen- dant et après le trajet. Les couts du passage sont exorbitants pour beaucoup de familles et il faut alors penser à des moyens de rembourser les passeurs. Alors, les femmes sont parfois contraintes de se prostituer ou d’être victime de violences sexuelles dans les pays de transit comme dans les pays d’accueil.
« Je pose une question obligatoire et prie pour que la réponse soit oui.
– Est-ce que le passeur a été gentil avec toi ?

– Non. Lui aussi il m’a forcée à coucher avec lui.
Le corps de Mathilde n’est plus à elle. Objet d’échange, il a été baladé par des ordures qui l’ont détruit à chaque fois un peu plus. Pourtant elle se sent responsable de tout ». Alors que l’exil renvoie d’après ces récits à une série de dépossessions, familiale, amicale, géogra- phique, culturelle, économique, confortable, sanitaire, psychologique, vitale même. Elle est aussi encore plus intrinsèque en s’accaparant le corps des exilés. Cela parait être la violence ultime, la plus ravageuse car qu’est ce qu’un humain sans son corps ? L’exil impose ce type d’interrogation, radicale.

« Malheureusement cette jeune femme porte bien son prénom. (…) Resistance est venue en France avec une passeuse-maquerelle nommé Victoria. À l’arrivée, Victoria lui réclame 10 000 euros pour rembourser les couts du voyage. Pour réunir cette somme, la solution est servie sur un plateau d’argent par Victoria : Resistance va se prostituer, gagner chaque euro en laissant des hommes percer son corps. Pour être sûre que Resistance ne s’enfuie pas, Victoria utilise un grand classique : le vaudou. Elle lui prend une mèche de cheveux et lui jure que, à la première tentative de fuite un sort sera jeté sur elle et sa famille. Resistance y croit. (…) Victoria parfait sa domination sur la jeune femme en lui creusant trois entailles sur l’épaule, au rasoir. Le berger marque ses moutons, la maquerelle marque ses putes. Toute sa vie Resistance gardera ces trois cicatrices. Elle portera au creux de sa chair la violence de cette femme, la violence de vendre chaque jour son corps sur le marché du sexe européen, où la jeune Africaine est bien cotée. »

Ces passages relatent bien que les dangers qu’encourent ces « aventuriers de vies meilleures » sont malheureusement traumatisants et mortels. Les Hommes, passeurs, poli- ciers et indirectement les membres des forces politiques sont des acteurs majeures de la vio- lence faite aux exilés. Evoquer cette violence par l’Homme sur l’Homme est ici fondamentale pour espérer saisir les enjeux relatifs aux jeunes en exil puisque l’occulté serait passer outre l’essence même du sujet. Nous poursuivrons par la suite sur les effets de cette violence mais réfléchissons d’abord, en tant que géographe qui s’intéresse à l’exil de ces jeunes venus d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient et de l’Est européen comment considérer les espaces traversés ? Quels rôles jouent déserts, montagnes, mers au sein des parcours d’exile ? Y-a-t- il une dichotomie entre les représentations de ces éléments que l’on soit en situation d’exil ou qu’on les regarde sous le prisme des citoyens occidentaux modernes ?

Parcours d’exil, une histoire de la violence spatiale

Dans les représentations occidentales modernes, la traversée des espaces n’est plus en soit un acte pensé, formel, politique. L’espace devient de plus en plus relatif où les tech- nologies de l’information et de la communication n’ont pas de frontières et où il est possible regarder le monde depuis son bureau, son salon et sa chambre à coucher. Même lorsque l’individu vivant dans une société post-moderne et de consommation se déplace, il le fait en faisant émerger la notion de tourisme car il se déplace d’abord parce qu’il en a envie. Puis il met fin à son aventure quand il le veut. Les touristes se déplacent parce qu’il est humiliant de rester chez soi, parce qu’il est tentant d’aller explorer les possibilités qui se dessinent ailleurs. C’est une question de choix, une question de liberté, une question de pouvoir, une question de domination. Dans sa demonstration Bauman nous parle de l’inégalité des dépla- cements en définissant les dominants socialement comme ceux pouvant se déplacer libre- ment et où ils veulent sans y être contraints. Les dominés à l’inverse n’ont pas les moyens de se déplacer à leurs guises, de fuir la précarité, le chômage, le changement climatique. Quand certains parviennent à prendre la route, il s’agit bien souvent d’un terrain dangereux qu’ils abandonneraient volontiers. Dans ce contexte frictionnel et tellement contemporain où Bau- man met en confrontation des éléments géographiques tels que les frontières, les espaces traversés et les villes face à des éléments sociologiques, les dominants, les dominés, la consommation, il distingue bien une dichotomie entre les déplacements d’exilés, de vaga- bonds, et les déplacements choisis, touristiques. Cette dichotomie accentue ce sentiment de violence et l’aggrave lorsque l’on réfléchi en terme systémique. Le système qui produit une liberté de déplacement, du tourisme, produit également des individus contraint à l’exil, à une

précarisation des conditions de voyage. Finalement, un touriste est défini par le fait qu’il n’est pas exilé.
Il s’agit désormais d’explorer cette réalité de l’exil par l’espace fait de déserts, de montagnes, de mers. Aux prémices de cette réflexion, avec un esprit romantique et idéaliste à la Candide, les parcours pouvaient être vus comme un voyage certes long, fatiguant, parfois pénible mais au coeur des espaces les plus naturels, les plus sauvages, les plus originels. Il y avait l’idée de questionner l’adaptation de l’Homme exilé dans ces milieux avec des hypothèses résolu- ment fantastiques où l’espace traversé serait un lieu de paix, de ressourcement, de maturité. Parti à la recherche de fantasmes, les travaux de Bauman et la réalité de Souley furent un rappel brutal et révélateur. L’oeuvre de Voltaire devient dès lors tellement actuelle, comme si l’histoire se répétait et où Souley réincarne le « nègre de Surinam » puis peut-être Candide mais l’on réfléchira par la suite.

Les rapports à l’espace de Souley s’approchent de ce que conceptualise Bauman en parlant de domination sociale par le déplacement. Souley, un jeune de malien de moins de dix-huit ans parti seul de chez lui, subit sans cesse l’espace qui l’entoure. La première étape, la tra- versée du Sahara est tout sauf romantique. Rozenn Le Berre relate dans son livre un premier trajet dans un pick-up, où les exilés sont entassés comme du bétail sous la chaleur ardente du désert où « leurs yeux (…) sont fouettés par le sable arraché au sol par les roues du véhicule ». Le pick-up est conduit par trois passeurs, assis à l’avant du véhicule montrant ainsi que la traversée n’est pas la même pour tous. Déjà, le désert n’est de ce point de vue plus l’espace idéalisé mais l’espace d’une domination, d’une déshumanisation. La description du sable évoque davantage une souffrance qu’un quelconque sentiment d’exotisme. Puis, « chacun possède son propre bidon, serré contre le corps (…) Il faudra arriver au bout avant l’épuisement du bidon » indique le spectre de la déshydratation qui règne constamment sur le jeune exilé. Le désert est alors un danger en soit, une arme, un espace envoyer par la mort pour attirer et tromper le jeune exilé. « Souley n’a jamais imaginé le Sahara aussi vaste. Il a beau regardé de tous les côtés, contorsionnant son cou sous l’aisselle puante et humide du camerounais, il ne voit rien. Du sable et des pierres partout. Parfois un petit monticule de sable, long d’environ deux mètres. Ou un bâton, planté dans le sol. Ici, à cet endroit du vide, quelqu’un s’est dissous dans le désert. Ses yeux se sont figés avant d’avoir pu apercevoir l’Europe. Des compagnons de galère l’ont enterré comme ils pouvaient. Ce chanceux a au moins une sépulture. D’autres, ceux qui ont basculé dans le vide, se dessèchent douce- ment sous l’action impitoyable du soleil ». Une épée de Damoclès constamment suspen- due au dessus de son cou, Souley pense sans cesse à la mort où la description et la repré- sentation qu’il a du désert révèle en fait une analogie implicite de la violence de l’espace, de la souffrance, de la fin. « La nuit qui surgit est glaciale. Les membres de Souley tentent de s’enfuir sous le sable pour s’y réchauffer, comme des animaux surpris par l’hiver arrivé trop vite. Cette nuit est suivie par une journée torride, étouffante, où chaque aspiration vous brule la gorge et les poumons. On attend la nuit comme le messie, on se dit qu’il n’y a rien de pire que le chaud. La nuit arrive et instantanément vous gèle ». L’espace entremêlé avec le temps ne laisse aucun répit à Souley et ses compagnons d’aventure. Le désert est évidem- ment perçu comme un adversaire, comme « l’équipe adverse » mais ce sera également le cas pour la montagne décrite par le jeune afghans précédemment de même que ce le sera pour la traversée de la Méditerranée. « Il se force à ne regarder ni à droite, pour ne pas voit la mer immense prête à l’avaler, ni à gauche, pour éviter de croiser les regards apeurés des autres passagers, miroirs où Souley risquerait de se voir lui-même ». Abdoulaye, compa- gnon de Souley ne sait pas nager et pourtant ils sont plus d’une centaine affolés sur un mi- nuscule pneumatique. Ici tout est abomination. Les passeurs qui leurs livrent ce « bateau », les troupes libyennes qui les chassent, la grande étendue d’eau qui représente tout sauf une croisière paisible en direction d’Alexandrie. « Il y d’abord une première image, celle des yeux d’Abdoulaye (…) la peur violente, perverse. La peur qui se régale de voir l’eau entrer dans le zodiac (…). Il y a la deuxième image, celle d’Abdoulaye qui se débat dans l’eau comme un pantin désarticulé, ses bras, ses jambes et son visage émergeant tour à tour de la mer sombre et infinie. La jambe plonge et le visage apparait (…). La mer roule le corps, elle joue avec lui, le remonte à la surface puis l’entraine vers le fond. (…) Le visage d’Abdoulaye émerge quelques secondes, les yeux immenses et la bouche pleine d’eau, puis replonge, plus longtemps cette fois. Souley perd Abdoulaye du regard, son souffle se coupe, il ne sait plus lequel de ces pantins il doit regarder, parmi cette dizaine de corps qui luttent pour leur survie (…). Et il y a la troisième image, la dernière, celle de la scène finale, cette image du vi- sage d’Abdoulaye à nouveau. Allongé sur le pont, apaisé, détendu. Immobile entre les hommes qui s’agitent autour de lui. Les yeux clos ».

En s’appuyant sur ces récits, les parcours semblent alors être les déboires d’un sys- tème qui contraint nombre de jeunes africains, asiatiques, du Moyen-Orient à quitter leurs pays coute que coute pour une vie moins violente. Face à eux une société moderne occiden- tale qui se sert indirectement des Hommes, des déserts, des montagnes, des mers pour préserver leurs avantages sociaux, leurs pouvoirs car aucun argument rationnel pourrait em- pêcher certains d’entre nous de priver autrui des routes de l’Europe afin qu’il accède à la nourriture, à la paix, aux soins, à l’éducation… Ce sont pour ces raisons précises que ces parcours sont les déclencheurs d’une violence inouïe ayant pour conséquences, des ren- contres, des circonstances, des conditions qui accentuent les horreurs de l’exil et amènent à penser l’espace et l’Homme comme des catalyseurs qui s’entremêlent dans l’exercice de la violence en la rendant encore plus puissante et insurmontable. Mais que faire alors de toute cette violence ? En parler certes, pour démontrer sa réalité, la combattre, tenter de la rendre intolérable. Quelles conséquences cela entraine, quelles perspectives apparaissent quand l’on interroge l’espace et l’humain tout en essayant de penser la violence, la domination où il s’agit de rabattre les cartes des verdicts sociaux pour justement envisager un rupture avec la précarisation ? Comment, de fait, tenter de produire une pensé optimiste, belle et en fin de compte on ne peut plus réelle sur l’exil en montrant certes la violence, mais également les subjectivités des exilés et les savoirs qu’ils construisent et qui se diffusent dans la société d’accueil ?

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