Beyrouth l’imprévisible

Beyrouth l’imprévisible

par Victoria Charlotte, @victoria_werling

Quand je pense à ma vie au Liban, j’ai la sensation d’avoir vécu dix années en une seule. Révolution, explosion, accroissement de la pauvreté, crise politique et sanitaire, tout s’est enchaîné à une vitesse incroyable, comme si une main invisible avait appuyé sur la touche « accélérer » d’une télécommande imaginaire. Impuissance, tristesse, honte parfois. Voilà ce que j’ai souvent ressenti en tant que Française, dans un pays ravagé par une crise économique dont je ne fais pas les frais. Pourtant, je ne regrette pas ma décision d’y habiter. Cette année a été riche d’enseignements, particulièrement sur le plan humain. Je partage avec vous les leçons qui l’ont rythmée.

@victoria_werling

Explosion du 4 août : je suis maître d’une vie dont je n’ai pas le contrôle

Face aux épreuves que les Libanais traversent, ma colère et ma tristesse de voir ce pays sur le déclin m’ont souvent semblé dérisoires. Et donc difficiles à accepter. Car j’ai choisi de me confronter à tout cela. A l’extrême pauvreté, la corruption, la violence parfois. J’ai choisi de venir vivre dans ce pays et d’y couvrir les manifestations, alors que le « hasard » de la vie y a fait naître ses habitants. Dès lors, il m’a parfois été difficile d’accepter mes émotions. Mais il y a des choix que la vie se charge de faire pour nous. Certains parlent de destin, d’autres de karma ou encore de volonté divine. Quoi qu’il en soit il y a des expériences dont nous ne sommes pas complètement maîtres. Je n’ai pas choisi de voir l’armée tirer sur son peuple, d’inhaler des quantités indécentes de gaz lacrymogène. Je n’ai pas choisi, le 4 août à 18h08 d’être dans une des rues de Beyrouth ravagées par l’explosion, de sentir la terre trembler sous mes pieds, de voir les vitres de mon quartier voler en éclats.

Deux hommes se frayent un chemin parmi les décombres, au lendemain de l’explosion du 4 août 2020 à Beyrouth. ©Victoria C. Werling

Ne rien prendre pour acquis. Voilà une des leçons apprises cette année. Quelques minutes avant la catastrophe, je disais au revoir à une amie, que je devais retrouver un peu plus tard. « Ça va être une super soirée », lui ai-je lancé en partant. Une heure après, le quartier où nous avions l’habitude de passer notre temps était entièrement ravagé. En une poignée de secondes, des souvenirs partis en fumée. Mais surtout des vies. Des familles. Des habitations. Ce jour-là j’ai réalisé à quel point le contrôle que j’ai sur ma vie est relatif, que vivre finalement, c’est s’adapter au mieux à une volonté qui émane de plus grand que soi et en tirer les leçons. Alors, plus encore qu’avant, j’essaye d’apprécier chaque moment, chaque bouffée d’air, d’être reconnaissante de ce que j’ai, consciente que tout est éphémère et que l’instant présent reste le plus beau des refuges. La sagesse avec laquelle mes amis ont fait face à cette catastrophe m’a fortement marquée. Beaucoup ont connu la guerre et ont développé une incroyable capacité à aller de l’avant. De manière générale, règne chez les Libanais une énergie vitale très puissante. Et c’est cette force contagieuse qui m’a permis de digérer cet évènement.

Révolution : « Réponds à chaque appel qui stimule ton esprit », Jalâl al-Din Rumi

C’est fou ce qu’un seul mot peut vous projeter dans une tout autre réalité ! Après un master en Sécurité internationale j’ai entamé une deuxième licence, en arabe classique cette fois. Pour mon année à l’étranger, je devais choisir entre l’Egypte et le Liban. A partir de là un duel un peu caricatural a débuté entre ma tête et mon coeur. Pour diverses raisons la première me disait « pars en Egypte » quand le second criait « Liban !! ». Le mot en question. Au dernier moment, j’ai couru au bureau « mobilités internationales » de mon école pour qu’il soit mis en tête de mes choix de destination. Je connaissais déjà ce pays et ressentais comme l’urgence d’y retourner. Suivre « cet appel qui stimule mon esprit » m’a permis de renouer avec ma vocation initiale, car un mois après mon arrivée la Révolution éclatait (pour des éléments de contexte, voir fin de l’article).

Les rues noires de monde, les cris, les chants… Au début l’accent était mis sur le caractère pacifique des rassemblements, dans ce pays encore très marqué par la guerre. Je ne peux décrire l’énergie et la passion qui m’animaient lorsque je me rendais aux manifestations avec mon appareil photo, pour capturer la colère des visages, la détermination d’une jeunesse en quête d’un avenir décent. Etre en première ligne, casque sur la tête, courir, s’adapter à l’imprévu, vivre l’actualité plutôt que de la découvrir à travers le prisme médiatique. Me faire, à mon échelle, le relai de l’information. Cette dernière est une richesse inestimable, à l’heure où trop de médias filtrent une vérité qui a besoin d’être mise en lumière. Je m’estime chanceuse d’avoir pu la vivre en temps réel. Ecouter mon intuition en partant au Liban m’a fait renouer avec le photojournalisme, dont je compte faire mon métier.

Deux jeunes garçons fuient les gaz lacrymogènes lors d’une manifestation. Beyrouth, juin 2020. ©Victoria C. Werling
Des Libanais expriment leur colère contre le gouvernement, jugé responsable de l’explosion. Beyrouth, août 2020 ©Victoria C.
Werling

« La nature crée des différences, la société en fait des inégalités », Tahar Ben Jelloun

Entre le moment où je suis arrivée et le moment où j’écris ces lignes, plus d’une année s’est écoulée. Douze mois de banqueroute, douze mois d’inflation, douze mois aux cours desquels de nombreux Libanais ont tout perdu. Car la crise n’épargne personne, même les classes moyennes et aisées. Il est une sensation étrange : celle de côtoyer une jeunesse qui nous ressemble, de par ses modes de vie, sa culture, ses codes (à Beyrouth l’influence de l’Occident est très forte), alors même que des inégalités fondamentales nous séparent. Elles s’inscrivent dans tous les domaines, qu’il s’agisse de l’impossibilité de quitter le pays ou de devoir renoncer à ses études, la crise ne permettant pas l’accès aux euros ou aux dollars. Un fossé invisible quand on se retrouve en terrasse pour boire un café, en parlant français et en portant les mêmes marques de vêtements.

Une vieille dame évalue les dégâts de son quartier après l’explosion, qui a laissé de nombreux Libanais sans logement. Beyrouth, août 2020 ©Victoria C. Werling

La plupart des Libanais rêvent « simplement » de pouvoir quitter leur pays. Un objectif onéreux conditionné à l’obtention d’un visa, quand la puissance de mon passeport français me permet d’entrer librement dans leur pays et dans de nombreux autres. Habituée à sortir de la France pour la journée (j’ai grandi près de la frontière allemande), je suis un pur produit de Schengen. J’ai donc beau essayer, il m’est impossible de comprendre ce que l’on peut ressentir en étant coincé dans son propre pays, sans perspective d’avenir. Ma perception du concept de frontière est à mille lieues de la leur. Et bien que très critique à l’égard de la France, je mesure plus que jamais les avantages liés à ma nationalité.

« Là où vos talents rencontrent les besoins du monde, là se trouve votre vocation », Platon

Nous avons tous un rôle à jouer. En tant que ressortissant de notre pays et plus largement en tant qu’humain, ce qui nous donne la légitimité de soutenir ceux qui se battent pour une cause qui ne nous concerne pas forcément directement. Quand d’autres sont à bout de souffle pour se battre, chacun peut reprendre le flambeau à sa manière. Je garde en mémoire des rues remplies de jeunes beyrouthins venus aider les habitants des quartiers sinistrés, au lendemain de l’explosion. Venant d’une société individualiste, cette solidarité (en partie liée au fait que les Libanais ne peuvent compter sur l’aide du gouvernement) m’a beaucoup marquée. Il y a, au final, mille façons de s’investir. Il peut s’agir de volontariat, d’activisme, de journalisme mais également de projets artistiques. La plus juste est celle qui nous touche, nous fait vibrer. La passion est probablement le lien le plus direct, le plus sincère entre soi et l’humanité. C’est la vie qui s’exprime à travers nous.

Un homme brandit le drapeau libanais lors d’une cérémonie d’hommage aux victimes de l’explosion. Beyrouth, Septembre 2020. ©Victoria C. Werling

Pour ma part, je n’insisterai jamais assez sur la communication. Parler. Témoigner. Documenter. Raconter ce qui se passe pour alerter les consciences et ne pas répéter les mêmes erreurs. Nous sommes tous liés. Chaque acteur permet à un autre de s’investir à son tour, de trouver son rôle. Tout comme l’existence de ce site me permet modestement de jouer le mien, via la rédaction de cet article.

(1) Le Liban traverse actuellement la plus grave crise économique de son histoire. Elle se traduit notamment par une très forte inflation et une dépréciation de la livre libanaise face au Dollar. Il y a un an, 1500LL valaient 1 dollar. Aujourd’hui, le taux pour 1 dollar varie entre 7000 et 8000 LL. Près de la moitié des Libanais vit sous le seuil de pauvreté. Il leur est difficile voire impossible de retirer leurs économies. Les banques et les membres du gouvernement, dont les habitants dénoncent la corruption, sont tenus pour responsables.