Road trip, d’Angers jusqu’en Syrie !

Road trip, d’Angers jusqu’en Syrie !

Regards croisés entre une mère et sa fille à propos d’un voyage road trip familial de France jusqu’en Syrie.

Nous allons vous partager le récit d’Anne et Lamya, mère et fille, une expérience qu’elles ont vécu il y a dix ans : la traversée en voiture sur 13 000 km à travers une partie de l’Europe et du Moyen-Orient. Elles ont choisi de livrer ce récit à deux voix sur des évènements qu’elles ont traversé ensemble, en famille. Cette aventure sera racontée chronologiquement en chapitres. L’alternance de leurs deux récits permettra de découvrir les différences de souvenirs, ressentis et analyses, avec des illustrations par des croquis pour Anne, et par des photos pour Lamya.

Introduction, le regard de Anne

Jeudi 1er Juillet 2010

Nous quittons Louerre (village dans la campagne d’Angers, à l’ouest de la France) pour un grand voyage de 6 semaines, direction la Syrie en voiture.

Environ 13.000kms aller-retour, avec Houssam et nos quatre enfants de 7 à 15 ans.

Ce n’est pas notre premier voyage avec eux, nous sommes toujours partis lors de vacances en mode camping/aventure, plutôt à la recherche des sentiers non battus. Nous les emmenions même en bas âge. J’ai des souvenirs de couches et d’allaitement en camping, style d’alimentation d’ailleurs hyper pratique qui ne nécessite pas de stérilisation de biberon, ni de bouteilles d’eau, qui est toujours à la température parfaite, et qui est de surcroit accessible en tous lieux, et 24 heures sur 24. Pour un voyage, quoi de mieux! Je recommande! Pas forcément pour des très petits de quelques jours ;-(( parce que là c’est plutôt la mère qui ne supportera pas, mais à 4-5 mois sans problèmes… Bon évidemment avec un bébé, évitez l’ascension de l’Himalaya, mais aussi le saut à l’élastique, et bien sûr pas de rafting dans les chutes du Niagara!!! Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Mais pour ce qui est gérable, n’hésitez pas! Je me permet de vous donner ce conseil en conséquence de cause et ceux qui me connaissent savent que je suis plutôt du genre hyper prudente, voire même parfois carrément trouillarde… 

Le bébé ou le très jeune enfant ne se souviendra sans doute pas du voyage, mais l’emmener très tôt a l’avantage de ne pas priver les parents et les enfants plus grands de ces formidables périples.

Ayant eu nos 4 enfants environ tous les 2 ans et demi, s’il avait fallu attendre que le dernier soit suffisamment grand pour connaitre ce genre de voyage, il est mathématiquement évident que bon nombre de nos aventures n’auraient pas pu avoir lieu. Et ce voyage en Syrie aurait donc « raisonnablement » (selon la définition tout à fait arbitraire que certains donnent à la raison) pu être le premier, ce qui est loin d’avoir été le cas.

Certains estiment que le bébé (et le jeune enfant) a besoin de plus de confort qu’un adulte et qu’il lui faut: son lit, son espace personnel, ses repas à heures fixes… Mais, à partir du moment où il est sécurisé, il n’y a aucun soucis à ce qu’il puisse voyager. Une petite couverture en guise de matelas entouré de ses parents sous une tente en pleine campagne lui procurera le même effet qu’une chambre d’hôtel 5 étoiles avec vue sur la mer. Tout est question de bien être des parents. S’ils sont à l’aise et confiants de la situation, l’enfant le sera aussi.

Vous avez donc compris quel style de voyage nous avons souvent privilégié.  

On ne nous verra donc jamais rester bronzer (ou cuire) des heures durant sur des plages bondées ou monter dans un bus de touristes pour aller voir tel ou tel site.

Cependant, nous avons, avec Houssam, deux manières légèrement différentes de concevoir l’organisation des voyages. Cela nous a parfois mené à des concessions à faire d’un côté ou de l’autre en essayant d’éviter les frustrations, mais nous avons toujours réussi à trouver des alternatives permettant de continuer nos projets. Voilà d’ailleurs le défi de tout couple qui par définition n’est pas la réunion de deux clones. Chacun a son avis, sa personnalité, des envies et des besoins différents. Il faut donc jongler sans affecter ni l’un ni l’autre. Tout un programme!!!

Revenons à nos voyages: De mon côté, je suis plutôt du genre à vouloir organiser, alors qu’Houssam compte  plus sur le hasard (ou le destin) pour découvrir de manière spontanée les lieux. Notre expérience de plus de 25 ans d’aventures communes nous a permis de voir que la subtile alchimie des deux manières d’aborder le voyage est sans doute la mieux adaptée pour nous. Nous avons ainsi réussi à ne pas passer à côté de sites incontournables (grâce à mon guide du Routard) et connaitre aussi des situations tout à fait improbables au détour d’un chemin ou d’un village perdu dans le désert.

Par contre, nous sommes tous les deux d’accord sur ce que nous attendons du voyage:  de beaux paysages, des villes à découvrir au niveau du patrimoine culturel, historique, architectural (nous sommes architectes…) sans oublier le patrimoine culinaire (très important!!!) et le fait d’aller à la rencontre des gens qui croiseront notre chemin. 

Nous voilà donc embarqués pour un voyage qui durera exactement 40 jours…

Présentation, le regard de Lamya

Troisième d’une famille de 4 enfants, 20 ans, étudiante, campagnarde, un peu casse cou et tête en l’air, j’ai pas mal voyagé et ai toujours apprécié l’aventure dans laquelle mes parents nous ont baignés, mes trois frères et sœurs et moi, depuis notre plus jeune âge.

En effet, pour eux, les enfants n’étaient certainement pas un obstacle aux voyages. Ils partaient parfois avec 2 d’entres nous et laissaient les 2 autres en bonne compagnie (amis ou parents). Ils nous laissaient aussi partir, seuls entre enfants chez la famille à l’étranger.

C’est ainsi que mon frère ainé partit seul en Syrie chez la famille de mon père à l’âge de 5 ans, de sa propre volonté, que nous sommes partis ensuite tous les deux quand j’avais 8 ans et lui 13, qu’ensuite ma petite sœur et mon frère partirent en Finlande à ces âges avec mes parents…

Bref, rien ne nous faisait vraiment peur tant que nous étions bien entourés.

J’ai donc grandi dans un esprit d’aventure, qui a forgé mon coté avenant et d’ouverture envers les autres. Je remercie aujourd’hui mes parents pour ce qu’ils m’ont apportés sciemment et inconsciemment.

S’il y a aussi un point important des bénéfices d’avoir grandi dans les voyages, c’est le fait de pouvoir dormir absolument partout !!

Ça peut paraitre anodin, mais lorsqu’on a réussi à passer une nuit ou deux dans la voiture, sur un pont de bateau ou encore par terre dans les parcs publics, eh bien, à l’âge adulte, l’idée de se passer de quelques conforts matériels ne devient plus la première préoccupation. Je n’en avait pas vraiment conscience avant de me comparer à d’autres personnes de ma génération, mais remercie encore une fois mes parents pour nous avoir transmis cette faculté d’adaptation !

Bref, je ferme la partie auto-flatteries, ceux qui me connaissent déjà savent à quel point je suis géniale et ça suffit hehehe.

Tu l’as compris, cher lecteur, j’habite depuis ma naissance à la campagne. Plus précisément : Louerre est un petit village en Anjou, peuplé de 381 habitants, une bibliothèque municipale de 28 mètres carrés, une école maternelle et un jardin public, un café et des caves en troglodytes. Ce petit bout de terre m’a vu grandir, et je l’affectionne particulièrement. Mes parents se sont installés il y a 26 ans maintenant, fuyant la vie parisienne et sa grisaille pour la campagne, plus apaisante, propice aux enfants et à l’inspiration pour leurs projets d’architectes. En cherchant les routes les plus étroites et perdues, ils sont tombés sur la cour de caves et la petite maison qui en faisait partie. L’achat s’est fait apparemment très vite, la propriétaire était là quand ils ont frappé à la porte, une occasion en or, un emprunt, un peu de restauration et ils s’installèrent dans une des  caves.

Nous étions alors la seule famille musulmane du village à l’époque, j’ai donc grandi autour d’un environnement interrogateur sur la religion, avec la spontanéité hors complexes enfantine (heureusement). La cantinière nous préparait des plats sans porc spécialement pour nous, et nous les apportait, bien chaud autour d’un papier aluminium avant tout le monde. Je me rappelle des cordons bleus de dinde et boulettes de bœuf servis avec attention et lorgnés par mes camarades à qui l’on servait du rôti de porc. Ils voulaient soudainement tous être musulmans pour bénéficier de ces traitements de faveur ! Un jour, à la cantine, on oublia de me préparer spécialement ma viande ou poisson, cette fois là, la cantinière n’a pu me proposer que des légumes. Elle s’est  maudite d’être passée à coté de la promesse qu’elle avait faite à nos parents quelques années plus tôt, c’était catastrophique pour elle, une grosse faute professionnelle. Un seul oubli en 17 ans consécutifs, répartis sur les 4 enfants, je la rassurai et lui dis que ça n’était pas grave, je ne mangeais pas tous les midis de la viande à la maison. Pour se rattraper elle m’a servi au moins trois fois la dose de légumes, un dessert en plus, et si elle avait pu s’agenouiller, elle l’aurait fait (j’exagère à peine).

C’est un exemple témoignant de la bienveillance dont j’ai été entourée depuis ma tendre enfance. On comprendra pourquoi j’étais un peu perdue en percevant, à partir du collège, quelques regards plus méfiants, parfois moqueurs par rapport à ma religion. J’ai toujours été dans l’explication de celle-ci quand on me le demandait, et j’acceptait qu’on ne puisse pas comprendre ou adhérer, ce n’était pas ma volonté. Je ne demandait rien à part qu’on me laisse en paix pratiquer et vivre ma foi comme je le voulais. C’est ce que la majorité des musulmans diront et disent encore aujourd’hui.

La peur de la différence est quelque chose qui m’indigne profondément, je me sens affectée lorsque je suis témoin face à une scène de rejet, qui est une façon d’arborer de manière hautaine sa prétendue supériorité. Ça me répugne, j’ai beaucoup de mal à rester calme et ne pas intervenir en faveur de l’opprimé (sauf si la personne en face fait 150kg de muscles bien sur…). Mon parcours et mon éducation ont forgé ce caractère, je ne peux encore une fois que remercier mes parents pour m’avoir tant appris.

Voilà, c’est tout ce que je suis, Lamya, c’est ma personne que j’ai brièvement décrite, afin de cerner le personnage qui aimerait témoigner de sa petite expérience de voyage.

Installe toi donc confortablement avec ta boisson préférée, éloigne tout ce qui pourrait te parasiter et lis ces quelques lignes que j’ai écrites pour toi…

J’écris aujourd’hui à 20 ans, sous le prisme de moi même, 10 ans plus tôt, avec ce qu’il en reste de rêveries et de naïveté, en y ajoutant le recul que j’ai après avoir quelque peu grandi (je crois). Merci donc d’être indulgent, cher lecteur, sur le style d’écriture de ce récit, qui contiendra des anecdotes inutiles au monde des adultes, certes, mais qui font partie d’une mémoire d’enfant que je ne peux omettre.

On prend la route, Lamya

Si je prends la plume aujourd’hui, c’est pour te faire part d’un voyage qui m’a particulièrement marqué. J’avais une dizaine d’année et nous sommes partis en voiture de Louerre à Damas, en passant par l’Allemagne, l’Autriche, la Slovénie, la Croatie, la Serbie, la Macédoine, la Grèce, la Turquie, et enfin, la Syrie !

Ce road trip était assez atypique en 2010, considéré par notre entourage comme de la pure folie, ou au mieux de la perte de temps. Nous étions 6, entre 7 et 43 ans, pas de clim, un van, des provisions, mais surtout, beaucoup de motivation et d’enthousiasme à l’idée de prendre la route comme des aventuriers.

C’était comme un challenge que l’on avait envie de vivre ensemble, et la période tombait vraiment bien. En dehors de la situation politique qui a commencé à se corser juste après ce dernier voyage, nous étions à des âges assez autonomes pour apprécier pleinement le périple, et pas trop vieux non plus pour être dénués de préjugés ou d’appréhensions envers les rencontres que l’on a pu avoir.

Dans cet article, je vais parler de mon expérience personnelle et ressentis, en tant qu’enfant métissée (franco-syrienne), musulmane. Il faut tout de même te situer, cher lecteur, et parler un peu de ma famille avec laquelle j’ai fait la route :

  • Papa au volant, ici en haut à droite : il s’habille de manière très particulière, souvent les gens se retournent dans la rue, une fois on a même vu un chien le suivre du regard ! C’est pratique pour le reconnaitre dans la foule.
  • Maman, en haut à gauche : elle dessine et écris nos voyages dans des carnets, c’est un peu énervant sur le moment car elle profite moins avec nous, mais après on est très contents de les relire à notre retour, c’est comme si on revivait un peu les vacances.
  • Ismaël à gauche, 15 ans : il est tout le temps dans ses bouquins, je me suis longtemps demandé ce qu’il leur trouvait, maintenant j’ai compris un peu grâce à lui.
  • Amin à coté, 12 ans : il est timide devant les gens, mais la vérité c’est qu’il est très bavard et préfère faire ses spectacles de pitre que devant nous.
  • Neijmé tout à droite, 7 ans : elle rigole beaucoup et met l’ambiance dans la voiture, parce que des fois c’est vrai que le temps était long.
  • et moi au milieu, 10 ans.

Mon père était au volant et a traversé des pays de l’Est en 48h, avec une nuit d’escale en Autriche. Autant dire qu’on ne s’y est pas beaucoup arrêté. Il était pressé d’arriver jusqu’en Grèce chez son grand frère qui y habitait, avec sa femme, et sa fille qui a exactement mon âge, au bord de la mer à Thessalonique.

Je ne garde que peu de souvenirs sur cette partie du voyage, car nous étions principalement sur l’autoroute, bouchons & péages. Mes parents voulaient privilégier nos escales pour la partie orientale, en commençant par la Grèce. Si c’était à refaire aujourd’hui, j’aurais aimé m’attarder un peu plus dans ces pays de l’Est, découvrir cette culture et ses habitants qui nous étaient totalement inconnus, contrairement à la Méditerranée.

On s’amusait sur la route à déchiffrer les noms de pays sur les plaques d’immatriculations des voitures, leur faire coucou, des grimaces (il n’y a vraiment aucune gène à ça quand on est enfant c’est génial). Comme les parents ne nous entendaient pas, on faisait des concours de rots, jusqu’à faire l’alphabet en rotant, autant dire que le « W » était difficile… Neijmé et Ismaël étaient les grand gagnants. C’était long et monotone, nous avons franchi beaucoup de frontières et de douanes, ses bouchons, l’attente sous un soleil de plomb, des enfants jouaient au foot sur la route tellement le temps passait lentement. Nous étions assis sur le bord de la voiture, portière grande ouverte, s’amusant à sauter quand elle avançait de quelques centimètres… Heureusement, les provisions étaient présentes en quantité suffisante sous nos sièges, nous découvrîmes ainsi les joies d’ouvrir un bocal de petits pois carottes sur l’autoroute, le manger froid et l’apprécier pleinement. C’est tellement bon dans ces circonstances !

On prend la route, Anne

Nous voici donc sur le départ. 

Les valises sont prêtes: un petit sac pour chacun contenant 3 à 4 tenues, 2 paires de chaussure, et un nécessaire de toilette, pas plus. Nous voyageons plutôt léger, c’est beaucoup plus agréable de ne pas avoir à traîner des lourdes valises, et nous sommes quand même 6, mais comme nous partons un peu à l’aventure il faut aussi prévoir au delà des vêtements de chacun, tout le nécessaire pour se débrouiller en cas de repas ou de nuit hors d’un lieu civilisé. La liste est digne de la complainte de Boris Vian. (vous pouvez chantez en lisant ceci pour les plus anciens, les plus jeunes iront voir sur you tube la référence;-)) : la différence avec Boris c’est que pour nous il ne s’agit que du strict nécessaire, alors que lui énumère ce qu’il considère comme artificiel. Je ferme la parenthèse culturelle…)

Donc: 6 cuillères, 6 fourchettes,  2 couteaux,  2 saladiers, 6 verres tout usage, 2 éponges, du produit vaisselle, des allumettes, un ouvre boîte, un épluche légume, un décapsuleur, 2 torchons, de la ficelle, des pinces à linge, des mouchoirs, des lampes de poche, du savon, du shampoing, une petite bassine, plusieurs grands tissus (pour s’assoir tous les 6, ou pour dormir, ou comme nappe) des duvets pour chacun, quelques coussins, deux bâches de tente (juste une bâche à accrocher à la voiture ou à deux arbres, pas de tente complète fermée), un jerricane d’eau de 10 litres, les passeports de chacun évidemment. Et de quoi manger pour être autonome quelques jours: du pain, des galettes de riz, des conserves (petit pois, thon, maïs) des biscuits sucrés et salés, de la confiture, de la compote (maison!), de la v… q… r… (je ne peux me résoudre à nommer ce fromage en portions triangulaires qui ne mérite pas de publicité tellement son goût est insignifiant, mais qui est cependant hyper pratique en guise de sandwich à tout moment de la journée et de surcroit supportant la chaleur).

Je n’aime pas les préparatifs. Je deviens irritable pour un rien. Je me sens peut-être responsable  de la liste énumérée ci dessus et des éventuels oublis, mais une fois assise dans la voiture, j’oublie tout.

Pour ceux qui ne connaissent pas Louerre, c’est un tout petit village angevin, situé en gros entre Nantes et Tours. Donc pour rejoindre la Syrie, c’est direction Sud-Est, sauf que… nous partons à l’Ouest ce soir là, à la direction opposée… Drôle d’itinéraire non? Vous avez raison, mais il y a ce soir là, un grand festival de musique orientale à côté de Nantes. Nous ne pouvons le rater, ça nous rajoute juste 150kms…

 Notre première escale est donc à Saint Florent le Vieil où nous retrouvons nos amis rennais venus eux aussi pour l’occasion. L’ambiance est surprenante! Beaucoup de monde, beaucoup de stands, plusieurs spectacles sont annoncés et nous tenions absolument à voir les fameux derviches tourneurs turcs, ceux là justement, que nous allions peut-être voir directement en Turquie…

C’est étrange, beau, magique. Les chants de rappel de Dieu avec le nom d’Allah en boucle et selon un rythme particulier sont repris par ce public essentiellement non musulman. Des chaises mais beaucoup de gens assis à même le sol se balancent au rythme des invocations avec une sorte de joie mystique. Nous commençons ainsi notre voyage déjà imprégnés des ambiances orientales…

Il est minuit et nous prenons la route. 

Contrairement à moi, Houssam peut conduire la nuit et sur de longues distances. Il arrive à rester éveillé très longtemps. 

Tout le monde s’endort en quelques minutes, moi y compris. J’ouvre un oeil de temps en temps, peut-être toutes les heures, avec toujours la même question « tu veux que je te relaie? » et toujours la même réponse « non, non ça va ». A 5h du matin, il finit par accepter. Je prends le volant. Les premières lueurs du jour arrivent. Nous sommes proches de la frontière allemande. 

Un petit détour chez le correspondant allemand d’Ismaël à coté de Manheim. Nous n’avons à cette époque pas de téléphone portable et sonnons directement chez ces gens (que seul Ismaël connait) à 10h du matin sans avoir prévenu (organisation Houssamienne «qui compte sur le destin»). Voilà un exemple de nos points de vue différents: de mon côté il me semblait évident de prévenir au moins pour être sûrs qu’ils soient là, mais ça « amusait » Houssam de débarquer ainsi… Résultat: Personne! Nous attendons environ 1/2 heure dans un bois voisin en prenant un petit déjeuner avec nos victuailles en surveillant de loin la maison de Maxi. Ils ne sont peut-être pas loin… mais nous nous résolvons à reprendre la voiture. Premier « rendez-vous » (qui n’en était pas un) manqué. 

Nous roulons, roulons, roulons, toute la journée, traversons les belles montagnes allemandes puis autrichiennes, jusqu’à trouver un lieu où nous pourrions nous poser un peu. Nous avons quand même 1500 kms derrière nous sans avoir vraiment dormi… Lors de ce voyage, nous n’avions fait aucune réservation, ni de camping, ni d’hôtel en comptant uniquement sur ce que nous allions trouver (ou pas) sur notre route, ne voulant nous contraindre à des horaires fixes et préférant  avancer selon nos envies et  nos capacités. 

C’est donc avec soulagement et grande fatigue que nous nous posons dans un camping à la frontière autricho-slovène. Nous déplions les deux bâches devant la voiture.

Samedi 3 Juillet, départ à 6h30 du matin

Nous espérons arriver le soir en Grèce à Thessalonique, chez Omar le frère d’Houssam. Il reste encore 1300kms.

Nous devons pour cela traverser plusieurs pays dans lesquels nous ne nous arrêterons pas. C’est peut-être dommage de ne pas pouvoir en profiter pour les visiter mais il faut forcément faire des choix (comme d’ailleurs souvent dans la vie personnelle et professionnelle, dans les voyages…) et le notre ce jour là était de rejoindre la famille rapidement. 

Je suis marquée sur la route par l’homogénéité de l’agriculture avec des champs de maïs tout au long de notre périple européen, comme si cette plante, dont on dit qu’elle aurait été importée par Christophe Colomb au retour des Amériques consistait en notre alimentation principale! C’est bien évidemment pour nourrir les animaux que le maïs a été semé sur des milliers d’hectares. Usage local? Exportations? Je regrette ce manque de diversité mais c’est ainsi…

Comme le temps est long en voiture, je croque de temps en temps avec mon crayon quelques bribes de paysage.

Nous passons donc tout d’abord les frontières slovène, puis croate, ensuite serbe et enfin macédonienne avant l’arriver en Grèce. Avec les enfants nous jouons à repérer les plaques d’immatriculation des voitures, certaines étant plus évidentes que d’autres: A vous de jouer: D, A,  SLO, HR, SRB, MK, GR. Pour vous aider, les pays sont notés quelques lignes en dessous de vous et en plus dans l’ordre… 

Il y a beaucoup de voitures allemandes avec des familles turques qui prennent la même route que nous. C’est l’été et donc le moment des grandes migrations de vacances vers le pays d’origine de ces très nombreux turco-allemands. Nous avons le temps de les observer car chaque passage de frontière prend plusieurs heures avec des souvenirs différents: un embouteillage de 5 heures à la frontière slovène/croate qui est tellement long que je peux même faire un croquis depuis ma place de conducteur…  puis la corruption qui arrive à la frontière croate/serbe (le douanier demande (en vain) un pourboire pour passer) accompagnée d’un soleil de plomb (sans clim). 

Il est minuit quand nous arrivons en Macédoine. Nous décidons de continuer sans nous arrêter pour la nuit. Nous passons la frontière grecque à 4h du matin, il ne nous reste plus que 70kms jusqu’à Thessalonique, la deuxième ville grecque après Athènes, située au nord-est du pays.

C’est la deuxième nuit (sur trois) que nous passons dans la voiture. Les enfants s’en accommodent avec parfois des torticolis dûs aux coussins calés sur les fenêtres. La voiture est grande et permet d’étendre les jambes même s’il faut parfois trouver des positions bizarres, (dignes de celles du paresseux dans l’âge de glace lorsque son corps se moule sur un rocher ou autre objet sur place). Et pendant ce temps, Houssam roule toujours. Je dors côté passager avec la tête qui régulièrement tombe d’un coup sec en avant, me réveillant brutalement. C’est parfois le bruit de mon propre ronflement plus fort que les autres qui me fait sursauter jusqu’à me faire peur moi même. Un mélange d’amusement, de grosse fatigue, et de patience. « Tu veux que je te relaie? ». On imagine la réponse…

Arrivée en Grèce, Lamya

Enfin, l’arrivée à Thessalonique fut appréciée par tous ! Le voyage commençait vraiment. Descendant de la voiture, le paysage a drastiquement changé. On s’étire les jambes, embrassons notre famille. Nous pouvions enfin dormir dans de vrais lits, même si c’était des matelas ou canapés, au moins nous étions allongés. Nous sommes arrivés tôt le matin, et nous sommes reposés toute la journée. C’était papa qui était le plus fatigué, il n’a pratiquement pas lâché le volant pendant 24h, trop fort !! On a regardé les schtroumpfs en grec sur la télé c’était drôle, ils appellent ça les smurf, on rigolait bien parce que ça faisait un peu crotte de nez (on avait 10 ans ok). C’est ainsi que notre cousine nous appris quelques mots, et à compter en grec jusqu’à dix : enia, dhio, trio… et nous essayons en retour de les lui apprendre en français, exercice plus compliqué. Les retrouvailles furent sympathiques et spontanées, on se sentait chez nous. Nous nous reposions la journée pour sortir le soir, quand l’air est plus doux et la vie dans les rues est active. Personnellement, j’étais médusée par cette vie nocturne, si différente de la diurne. Comme partout, ce sont deux mondes qui se succèdent. Rien n’est mort en journée, au contraire, les gens se baignent, mangent des glaces, et à la tombée du jour, ça mange et se promène au bord de l’eau. Mais quand dorment-ils donc ?

Plages paradisiaques, une mer turquoise, falaises magnifiques, bancs de poissons, méduses et fritures de poissons en terrasse… 

Les souvenirs que j’ai gardés dans ma mémoire d’enfant sont restés comme un rêve doux et léger. Bien sur, à 10 ans, on ne se pose pas la question de la situation économique du pays, le chômage grandissant de manière vertigineuse ou encore du réchauffement climatique qui affecte les côtes méditerranéennes. Je suis contente d’avoir visité ces lieux avec une insouciance enfantine qui m’a permis d’apprécier pleinement les joies de découvrir de nouvelles choses. Il est clair qu’aujourd’hui j’aurais un peu de mal à mettre cet aspect de coté.

Notre oncle Omar nous a emmené dans les petits coins qu’il connait bien et affectionne.

Nous étions déjà venus trois ans plus tôt dans ces mêmes lieux, et ce fut avec grande joie que nous retrouvions cet esprit méditerranéen, jovial et accueillant.

Entre lieux mémorables divers, il y eut celui-ci, avec une petite leçon de vie au passage : la plage paradisiaque.

Nous avons mangé dans un petit resto face à la mer, des poissons grillés et des boissons fraiches. Je ne sais pas pourquoi je raconte ça, mais c’est un souvenir rigolo qui est resté, et une habitude que j’aime toujours faire aujourd’hui : jeunes enfants que nous étions, nous nous amusions à manger les glaçons au fond des verres avec la cousine. La fin de la journée approchait et les gens quittaient la plage au fur et à mesure. Nous, fuyant constamment les foules et contents de voir que la mer était à nous, profitions de la situation pour plonger à nouveau! 

Omar nous avait bien prévenu que les gens ne partent pas pour rien (car la vie continue après le coucher du soleil chez les méditerranéens) et que nous ferions mieux d’en faire autant… mais nous sommes des aventuriers, et, comme le dis bien souvent mon père, si tout le monde marche dans la même direction, prenons le sens inverse ! Bref, on profite pleinement de la mer magnifique, le soleil orange se couche à vue d’œil dans l’eau. Vraiment, ces moments étaient magiques… jusqu’à la tombée du jour. La plage se transforme alors en un enfer : des frelons, bourdons, guêpes, on ne sait pas exactement ce que c’était, des insectes énormes et piquants, qui envahirent tout l’espace, comme une invasion qui arrive juste au crépuscule. On ne sut quoi faire à part se réfugier dans la voiture en faisant tournoyer nos serviettes autour de nous pour éviter les piqures. Les trois garçons étaient loin dans l’eau, apprenant à nager à Amin. Nous les appelons très forts, ils nous rejoignent rapidement et nous filons à la maison. Après réflexion, je me dis que ces bestioles étaient peut être juste de passage, n’étant présentes que quelques minutes. En tout cas, nous ne voulions pas attendre plus longtemps qu’elles partent, au risque que ça ne soit pas le cas. Quelle trouille ! Cette fois, je pense qu’on suivra un peu plus, si ce n’est la foule, au moins l’avis des habitants qui connaissent évidemment mieux que nous les lieux.

Après quelques jours passés en Grèce, nous reprenons la route pour la Turquie, que les grecs n’aiment pas trop à mon souvenir. C’était en effet des peuples qui semblaient assez différents, bien que voisins. Beaucoup d’églises orthodoxes en Grèce, principalement des mosquées en Turquie, la moussaka en Grèce, du m’tabbal (caviar d’aubergine qui se mange froid avec du pain et de l’huile comme du houmous) en Turquie, les choux farcis grecs, les feuilles de vignes turques. Vous avez compris que j’aime utiliser la nourriture comme outil de comparaison (et comme outil tout court hehe), car, pour moi, elle est universelle et symbolise beaucoup de choses, on capte directement par le biais des sens, la nature profonde d’une région grâce aux saveurs. Un petit conseil d’ami : pour découvrir une région du monde, commence par gouter la nourriture avec ses habitants, et leurs manières de la consommer. Chez ma famille syrienne, les repas sont centraux aux quotidien. Quand on appelle là bas, la première question n’est donc pas « quel temps fait-il chez vous ? » Mais « qu’avez-vous mangé aujourd’hui ? ». Ainsi, mes tantes pouvaient consacrer leur journée à préparer un plat précieux apprécié de tous, qui seront consommés en une heure maximum (ce que ma mère française avait du mal à comprendre). Avouons que nous sommes tous heureux de gouter des mets réalisés finement avec amour, par des femmes qui se rassemblent, parlent (beaucoup), chantent, se charrient, et rient à gorge déployée. Nous sommes aussi fiers et comblés de régaler nos proches en nous appliquant dans la réalisation d’un bon gâteau, liant savoir-faire et patience. En général, mon humble expérience en témoigne, c’est autour d’un bon repas, et de sa préparation que l’on se rassemble, rigole, parle d’avenir, et discute de grands problèmes de société. Je pense que n’importe qui pourrait se souvenir d’un moment où manger crée des liens plus ou moins forts. C’est dans ces moments que l’on partage nos gouts, car si tout le monde n’apprécie ou ne sait pas chanter par exemple, la plupart des êtres humains savent manger (à quelques exceptions près) et en ont surtout besoin.

Mais je m’égare dans ces propos, mon esprit divague (« vague » hahahah), explore et se promène, il part souvent bien loin, où en étais-je ? Les différences culturelles ressenties entre Grèce et Turquie.

J’ai donc senti la similitude et la continuité qu’il y avait entre ces coutumes. Je connais bien peu l’histoire qu’il y a eu dans cette région du monde, mais elle semble complexe et parfumée de sentiments plus ou moins bienveillants. Bien sûr, il faut distinguer différents lieux, car Athènes, plus européenne (je pourrais la comparer à Rome), est, elle, bien différente de Thessalonique. De la même manière, Istanbul ne ressemble pas du tout la Turquie en général. Est ce seulement la localisation géographique qui en est la cause ? Ou bien les coutumes ancrées aux lieux, ou encore les histoires de mouvements de populations, bien qu’en lien avec la proximité. Je ne suis pas assez informée sur le sujet pour éclairer ces réflexions…

Nous avions croisé à plusieurs reprises lors de notre périple, des familles turques vivant en Allemagne faire une partie du chemin avec nous, surtout sur les autoroutes de l’Est. Cela me fait aujourd’hui penser au séjour d’un mois que je fis 3 ans plus tard dans une famille en Allemagne. J’avais beaucoup misé sur cet échange, et espérais en revenir changée, ce qui a été le cas (comme après tout voyage légèrement prolongé), bien que tout ne se fut pas passé comme prévu. En effet, à cet âge curieux qu’est l’adolescence, on se cherche même en restant chez soi, alors à l’étranger, entourée d’inconnus, il était difficile pour moi de garder le moral. Je garde le souvenir de beaucoup de larmes incontrôlables dans ma famille d’accueil, certains parleront de ‘mal du pays’, d’autres d’un trop plein de sensibilité… Je crois que c’était juste de l’incompréhension exponentielle face à ma non-capacité d’adaptation, je m’en voulais tellement de ne pas me sentir bien dans cet environnement pourtant si chaleureux ! La maman était prof de Français, ma correspondante répandait l’amour autour d’elle, le père était calme et bienveillant, bref, je sentais beaucoup d’attention autour de moi, ils faisaient tout pour rendre mon séjour agréable, et moi, je restais malheureuse sans pouvoir me l’expliquer à moi-même. Aujourd’hui je réalise à quel point cette exigence envers moi-même m’a fait passer à côté de quelques belles choses jusqu’ici. J’essaye donc maintenant tant bien que mal de lâcher prise au maximum sur mon état, ne sachant expliquer des crises de larmes et pics de joies soudains. L’humain est si complexe…

C’était une petite parenthèse, si l’échange scolaire t’intéresse, n’hésite pas à me contacter, où m’inciter fortement à écrire dessus !

Nous reprenons donc la route après deux jours de repos, amusement et ressourcement à Thessalonique. Une pause gouter était prévue près de la frontière turque, chez une famille musulmane.

Trois ans plus tôt, nous avons effectué le même voyage jusqu’en Grèce, en prenant le bateau en Italie, ce qui nous a permis de rencontrer Ahmed et sa famille. Nous étions heureux de nous retrouver. La dernière fois que nous nous étions vus, une mosquée dont il était prédestiné à en être l’imam, était en construction. Au moment de notre dernière visite, elle était quasiment finie, et les parents, architectes, ne purent dissimuler leur envie de voir le lieu et l’évolution de sa réalisation. C’était un endroit inspirant, un peu isolé, restant tout de même assez proche d’une route, entouré d’arbres fruitiers. Les murs et le dôme allaient être blanchis. On observait un mélange entre mode turque teintée d’une acclimatation à son environnement grec (y avait-il ce bleu si caractéristique des cartes postales ? Les souvenirs sont un peu flous).

Cette famille était d’un accueil éblouissant, caractérisant les méditerranéens orientaux. Nous étions tombés nez à nez sur eux grâce à l’avenance de mon père (dont je crois d’ailleurs avoir héritée légèrement). Il est drôle mon père, prenant tous les arabes et/ou musulmans pour ses frères, il n’hésitera pas à parler arabe (persistant si celui-ci ne comprends pas) dans un kebab indien, ou demander un endroit pour prier dans un aéroport. Nous n’avions pas honte à l’époque, mais aujourd’hui il en serait sûrement autrement. Bien qu’on l’aime beaucoup, que l’on connaisse son bon fond et son amour des autres, certaines choses peuvent être perçues par les gens comme inappropriées. Heureusement, de tous nos voyages, nous nous sommes orientés principalement vers le Sud, où la spontanéité et la chaleur humaine sont plus de mise que dans l’hémisphère Nord (ceci est un gros cliché, à ne pas prendre en considération à 100%), il y eu bien peu de rejets de la part des personnes que nous avons croisés sur les routes.

Ahmed et sa femme avaient un fils et deux filles plus grandes, nous avons pris le thé sur leur terrasse, abritée par une toiture végétale de vigne, que rêver de mieux ? Bien que la langue nous empêchait de communiquer vraiment, eux parlant le grec, le turc et un peu l’arabe, et nous seulement le français et l’arabe; je retiens de ces personnes une lumière pure et profonde qu’ils dégageaient. Les deux grandes filles avaient quelques années de plus que ma sœur et moi, elles étaient joyeuses et simplement généreuses, curieuses de nous parler.

Nous quittons cette famille humble et remarquable avec un sentiment d’amour nous emplissant, ils ont laissé dans nos cœurs un avant gout de la grande Turquie vers laquelle nous nous dirigions.

Notre hâte de découvrir ces contrées était mêlée à la petite larme du départ et les séparations. Nous serions bien restés plus longtemps qu’un thé, communiquant au delà des mots.

Mais nous devions partir, prochaine escale : Istanbul

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