Tout juste diplômée – j’arrive dans le milieu hospitalier en plein Covid-19 !

Tout juste diplômée – j’arrive dans le milieu hospitalier en plein Covid-19 !

Par Kenza @hikwb_

Du haut de mes 21 ans, fraîchement diplômée depuis moins d’un an, j’ai bien été mise dans le bain de ce fameux monde hospitalier. Inspirée par des séries qui me faisait tant rêver, mon premier contact avec la réalité du terrain m’a vraiment bousculé. Faire passer du côté obscur : la maladie, au côté lumineux : la guérison. Je rêvais, comme dans les séries, de sauver des vies, je m’imaginais déjà dans un service d’urgence dans Paris courant partout en essayant de secourir le plus de monde possible. C’est d’ailleurs pour cela que je suis devenue infirmière…
Pourtant,  bien trop vite, je me suis rendu compte que nous n’avions ni les moyens ni le personnel ni la fin rose et idyllique de ces séries. Malheureusement, sauver tout le monde n’est pas à notre portée…

J’ai vécu l’expérience la plus traumatisante que je pense pouvoir vivre durant toute ma carrière.

Lorsque j’ai été diplômée j’ai fait le choix de ne pas prendre un poste fixe car je voulais pouvoir voir tous les domaines qui m’inspiraient. Je voulais me faire mon propre avis et diversifier ma pratique professionnelle, j’ai pu voir tellement de services qui m’ont tous marqués, j’ai d’abord commencé par les urgences, ensuite la chirurgie viscérale et orthopédique, la cardiologie, les soins intensifs… pour enfin finir par trouver ce qui me plaisait le plus : la neurologie. Le cerveau, essayer de comprendre cet organe qui contrôle tout notre être de manière si parfaite. 


Avec cette pandémie les services de soins avaient changé leur façon de travailler, nous devions rester dans un seul service pour éviter la propagation. Je me suis donc retrouvée dans un service de neurologie où j’avais déjà travaillé à plusieurs reprises qui durant cette crise sanitaire accueille des COVID 19 en fin de vie. 

Beaucoup de choses se sont déroulées tout au long de cette crise, j’avais déjà fait face à la mort mais jamais en si grande quantité.  J’avais déjà dû faire toutes mes nuits sans jamais pouvoir me poser mais jamais autant de nuits d’affilées. J’avais déjà dû faire face au manque de moyens mais jamais de là à me mettre des sacs-poubelles en guise de sur blouse. J’avais déjà dû passer ma nuit avec un seul patient car il était angoissé face à sa mort mais je n’avais jamais dû me décupler en 6 car tous anxieux face à leurs morts.  J’avais déjà dû faire des nuits à rallonge mais jamais enchaîner ma matinée en plus de ma nuit.  J’avais déjà dû pleurer face au décès de quelqu’un mais jamais tous les jours…  Bref, j’avais déjà dû faire mon métier mais en aucun cas devenir un surhumain ! 

On nous demandait de faire avec, que le matériel allait arriver, que nous allions nous ajouter du personnel en plus pour pouvoir nous aider, mais nous avons attendu très longtemps avant que tout cela arrive. Il était bien trop tard, toute l’équipe était déjà à bout de nerf, certains quittaient la barque ne pouvant plus supporter ce rythme de vie qui nous laissait mourir psychologiquement à petit feu. La détresse psychologique se ressentait dans les yeux de mes collègues et cette détresse, qu’on ne peut combler, est bien pire que la douleur physique que l’on peut essayer de décharger. 

Pour ma part, je pense que je me suis réellement rendu compte de tout ce qui m’arrivait à partir de la deuxième semaine de cette pandémie. Un samedi, on m’annonce trois patients dans un état vraiment critique, on me dit qu’ils ne vont sûrement pas passer la nuit. Parmi ces trois patients, un jeune de 43 ans avec aucun antécédent particulier, sa famille était venue le voir dans l’après-midi. Ce jour-là, j’ai choisi d’aller le voir en dernier lors de mon tour, pour pouvoir prendre le temps avec lui. À mon arrivée le patient était très angoissé, j’essaie de le rassurer et lui dit que je vais mettre les traitements en place pour le soulager. Au même moment sa femme m’appelle pour me demander des nouvelles de son mari, je n’arrivais pas à lui dire qu’il était vraiment pas bien, alors je lui dit que j’étais justement auprès de lui, et je lui ai suggéré de me rappeler une demie heure plus tard. J’espérais au fond de moi qu’elle ne me rappelle pas. Une fois tous les traitements passés le patient commençait à s’endormir tout doucement. Le téléphone sonne à nouveau, sa femme est au bout du fil. Elle me parle pendant quelque temps puis me dit « Vous savez je suis avec lui depuis nos 15 ans, c’est mon amour de jeunesse, nous avons eu trois magnifiques enfants, mais je n’aurais jamais cru qu’il partirait aussi jeune, je n’ai pas appris à vivre sans lui, vous savez j’ai grandi avec lui, il est toute ma vie». Je lui ai proposé de laisser le téléphone dans la chambre pour qu’elle puisse lui parler un peu.
Je suis repassée à plusieurs reprises dans la nuit pour récupérer le téléphone mais elle parlait encore. Le téléphone est resté toute la nuit dans la chambre de mon patient. Le lendemain matin il était parti dans son sommeil. 

Cette nuit-là, je me suis rendu compte de mon impuissance, de ma faiblesse.. Cette nuit-là, j’ai tout remis en question. Après ça j’ai eu du mal à m’endormir en imaginant la détresse de cette famille. Et si moi je perdais la mienne pendant cette crise, comment j’arriverai à surmonter cette épreuve ? J’en serai incapable. 

Quand est-ce que nous considérerons ces professions qui depuis le début donnent absolument tout mais ne reçoivent rien ? Fallait-il que le pire arrive pour se rendre compte de notre importance ? Est-ce que cette reconnaissance durera encore après cette période ? Continueront ils à nous applaudir tous les soirs à 20h ?  Je ne sais pas, et tout cet avenir incertain nous préoccupe tous. 

J’ai décidé de devenir infirmière car aider l’autre me passionne, avoir ce sentiment d’être utile dans la société, d’avoir son rôle…  mais je me suis davantage questionnée durant cette période et je me demande comment soigner l’autre si on ne prend pas soin de nous et que nous nous épuisons ?

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